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Makhan - être Bengali au Canada
Errances, vagabondage et rencontres insolites 71
Mise à jour le jeudi 15 mai 2008
1971 - Pakistan Oriental - L’armée est aux portes du village – Makhan, 5 ans fuit avec sa mère et sa sœur ainée. Pour toute la durée de la guerre, ils iront de village en village tentant sans cesse d’échapper à la furie meurtrière de l’armée Pakistanaise en déroute. Le Bengale oriental (comme est connu également cette région du Pakistan à l’époque) revendique son indépendance du Pakistan occidental avec lequel il forme un pays depuis sa partition d’avec l’Inde en 1947. La répression par le gouvernement est sanglante. Les attaques ont déjà fait des centaines de milliers de morts parmi les civils et par la fin du conflit qui durera à peine un an, on chiffrera par millions les victimes de la guerre d’indépendance du Bengladesh. Le retour à leur village natal marquera un point tournant dans la vie de Makhan et de sa famille: leur maison et toutes leurs possessions ont disparu, envolées en fumée, détruites par l’armée et les vandales. Mais un combat encore plus difficile les attend – la lutte contre la faim. Le Bengladesh à peine né doit faire face à une série de désastres naturels et d’instabilité politique qui mèneront tout droit le pays vers deux famines catastrophiques, l’une en 1972 et l’autre en 1974. Près d’un million de personnes n’y survivront pas.

2001 - Toronto, Canada - Makhan vient d’obtenir son statut de résident canadien et accompagné de son épouse Sati et de leur petit garçon de 4 ans, il débarque à Toronto. Sa mère et sa sœur sont restées au village et Makhan lui, comme les milliers d’autres immigrants qui chaque année, s’installent au Canada, se prépare à vivre les hauts et les bas de l’adaptation à un nouveau pays.

C’est ce qu’il nous raconte sept ans plus tard lors de son séjour chez nous la fin de semaine dernière – deux jours où il m’a semblé faire un voyage dans le temps et dans l’espace tant les conversations avec Makhan nous captivent et nous déroutent – mais également un voyage vers la compassion et la prise de conscience et qui soulève plein de questions. Est-il possible pour les immigrants de s’adapter pleinement à la culture d’un pays d’adoption sans renier tout à fait leur propre culture ? Et qu’en est-il de la relation avec leurs enfants qui se révèlent rapidement plus Canadiens que Bengalis ? Makhan désire plus que tout que ses enfants ne connaissent jamais les privations qu’il a connues au Bengladesh – le manque de nourriture, de matériel scolaire, de sécurité, de tout. Mais cela veut-il dire qu’il doit offrir à son fils tout ce que ce dernier désire ? Makhan et Sati ne sont pas différents de la plupart des parents qui aiment leurs enfants et veulent ce qu’il y a de mieux pour eux. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils sont venus ici – afin que leurs enfants aient une vie meilleure. Et pourtant, ce n’est pas aussi simple qu’on le croirait…

Après avoir effectué quelques emplois sous payés, Makhan a décidé qu’il valait mieux retourner aux études. Bonne décision qui lui aura permis de décrocher un diplôme de l’Université de Guelph en développement rural et qui lui aura donné l’opportunité d’obtenir un emploi avec Pêches et Océans Canada à Ottawa. Sati, quant à elle, est également retournée à des études qu’elle poursuit toujours. L’acclimatation à Ottawa semble difficile – il leur manque le soutien social qu’ils avaient dans une plus grande communauté telle que Toronto. Bien que d’origine musulmane, ils n’ont aucune croyance religieuse mais les préjugés étant tenaces parmi la population canadienne, il leur arrive encore d’être la cibles de commentaires blessants… Ils veulent pourtant tellement s’intégrer et connaître la réalité culturelle et historique canadienne qu’ils en savent déjà plus que bien des Canadiens sur l’histoire du pays et ont développé une grande sensibilité envers les Autochtones et les minorités francophones du pays.

Ce qui m’impressionne de la plupart des immigrants que je rencontre, c’est leur grande culture générale ! Et pourtant, pour plusieurs d’entre eux, ils n’avaient pas accès dans leur enfance aux livres comme c’était le cas pour nous. Dans son enfance et sa jeunesse, Makhan, bien que passionné par la lecture (il lisait et relisait les rares manuels scolaires qu’on lui donnait à l’école) a dû se passer de livres. Sa famille et son village étaient trop pauvres pour s’en procurer. A l’adolescence, alors qu’il fréquentait une école secondaire accessible seulement par autobus; lui et ses copains préféraient marcher de grandes distances et épargner le prix des billets pour s’acheter des livres qu’ils s’échangeaient ensuite entre eux…

Comme à chaque rencontre que j’ai eue avec des Canadiens venus d’ailleurs, je suis fascinée par la richesse culturelle et humaine de ces gens, par leur histoire souvent bouleversante et par la résilience à laquelle ils font preuve devant les défis immenses apportés par l’immigration. Par la suite, je m’efforce de ne pas trop prendre pour acquis tout ce que je possède (autant les biens matériels comme la sécurité et les droits) pour être reconnaissante et apprécier également cette richesse que le fait de les connaître m’apporte. Il en a été ainsi de ma rencontre avec Makhan…

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