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La baie noire
Mise à jour le vendredi 07 mars 2008
Ce sont de petites baies noires, et contrairement aux autres petits fruits, ces petites baies noires poussent dans la paume de la main de son consommateur. On les porte souvent à la bouche et à l’oreille mais la plupart du temps, c’est dans le creux des mains que cela se passe, avec les yeux bien rivés sur sa cible. La multiplication de ces baies noires se produit à un rythme tellement ahurissant que ce n’est pas « Blackberry » qu’on aurait dû les appeler mais bien rabbit-berry ou pissenlit-berry. Le problème avec ces petits fruits c’est leur goût. Mi-amer, mi-sucré, mi-figue, mi-raisin… on ne sait plus si l’on devrait continuer à les consommer même s’ils nous brûlent la main. Autant je peux adorer ma baie noire pour sa commodité, autant je peux la détester pour son antonyme ; son incommodité.
Un peu plus tôt dans la journée Assise sur un banc en attendant le début d’une rencontre, ma hanche se met à vibrer. Ben… pas exactement ma propre hanche mais le bidule noir qu’on a greffé dessus. Je glisse un coup d’œil à ma montre, et je me dis que j’ai encore quelques minutes avant le début de la vraie business. Me voilà donc qui consomme des petites baies noires. Le temps d’un instant, je constate que mes deux collègues et moi arborons la même pause repentante : la nuque légèrement courbée vers l’avant, les yeux rivés sur le minuscule écran et le petit pouce qui fait rouler la roulette – Blackberry en main ; évidemment ! Rapidement, je scrute les autres convives… Hallucinant : Le trois-quarts de l’assistance est en train de consommer de petites baies noires. Et là une phrase de la pièce de théâtre À toi, pour toujours, ta Marie-Lou de Michel Tremblay me vient à l’esprit : « On est toute une gagne de tu-seul, ensemble ». Résultat : une partie du « staff » de la Gouverneure générale est debout, Blackberry en main. Le ministre Baird, debout à deux pas de moi, a également des baies noires plein les mains. Une vraie pandémie cette histoire de Blackberry !
Puis débute la vraie business. La Gouverneure générale se pointe, suivie du Premier ministre Harper. Le quatuor fait taire sa douce musique, les chuchotements se calment pour faire place à un silence quasi-total. À tour de rôle, la Gouverneure générale et le Premier ministre prennent la parole. Leurs interventions sont respectées - on pourrait entendre une mouche voler… jusqu’à ce qu’un des convives décide qu’il doit absolument se mettre à tapoter sur son Blackberry – clic, clic, clic, clac et ensuite zing, zing, zing (ça c’est lui qui fait rouler la roulette). Le twit ne réalise pas qu’il dérange… À quelques reprises des gens se tournent vers lui, ou lui jette un drôle de regard essayant de lui faire comprendre qu’il a un peu trop de culot – mais le mangeur de baies noires porte sa cravate de je-m’en-foutisme. La petite audience que nous formons est remplie de hauts-fonctionnaires, de sous-ministre et ministre en plus de la Gouverneure générale du Canada et du Premier ministre du Canada – Alors dites-moi ; le twit assis derrière moi avait-il vraiment une urgence à régler, ne pouvait-il pas attendre 15 minutes de plus ? À ce moment précis, je détestais tous les consommateurs de baies noires, moi y compris.
Un peu plus tard dans la soirée Assise sur un banc d’autobus en direction de ma maison, ma hanche se met à vibrer. Vous avez compris, ma nouvelle greffe fait vibrer ma hanche. Le temps d’un clic, et un courriel urgent m’apprend qu’une homologue n’a pas reçu tout le matériel médiatique –c’est urgent. « Flûte », me dis-je. Va falloir que je retourne au boulot régler ça, impossible d’attendre à demain, le deadline est presque passé… Je commence à répondre à son courriel et bip, ma baie noire me dit qu’un autre courriel vient d’arriver. Je l’ouvre et … super !!! Tout le matériel qu’il me fallait récupérer depuis le boulot vient d’entrer dans ma boîte… « Let’s hit Forward and then press Send ! » Bingo, le tour est joué, fini ! Je lève les yeux et remarque que mon arrêt est au prochain coin de rue – j’arrive à la maison dans 30 secondes. Dire que ma baie noire vient de me permettre de tout régler, à bord de l’autobus, à l’intérieur de 10 minutes, au lieu d’avoir à rebrousser chemin, me rendre au boulot pour ensuite re-revenir à la maison…! À ce moment précis, j’adorais tous les consommateurs de baies noires, moi y compris ! Mi-figue, mi-raisin, je vous dis !
Dans le fond, c’est une question d’équilibre. Une fois à la maison le soir, j’éteins ma baie noire et de même pour la fin de semaine. Si ma mémoire est bonne, un sous-ministre a d’ailleurs fait les manchettes il y a quelques semaines déclarant que les employés ne devraient pas se permettre l’utilisation de leur Blackberry depuis 19 h le soir jusqu’à 7 heures le lendemain matin, pour leur offrir une certaine qualité de vie. En poussant la note encore un peu plus, quelques grandes compagnies privées ont déclaré certaines journées comme étant « Email Free Day ». Les employés ne voulant pas nécessairement souscrire à cette demande et continuant d’envoyer des courriels ; la compagnie a pris la décision d’éteindre ses serveurs durant les « Email Free Moments »…
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