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Errances, vagabondage et rencontres insolites 65
Mon alma mater et les événements de 68 en Acadie
Mise à jour le jeudi 21 février 2008
J’ai longtemps accepté l’utilisation d’« alma mater » comme terme correspondant à l’institution universitaire ou collégiale où une personne a fait ses études mais sans savoir tout à fait ce que signifiait cette locution latine. Et maintenant que j’en ai vérifié le sens en français, « mère nourricière » me paraît appropriée quand je me réfère aux années que j’ai passées à l’Université de Moncton. Sans aller jusqu’à dire que c’était mes plus belles années (j’ai tout de même continué à avoir une belle vie après mes études) ; je dirais que c’était sans doute les années où j’étais le plus insouciante. Et de cette insouciance non pas nonchalante mais plutôt bohème – cette bohème des rencontres improvisées d’amis à tout heure du jour, des discussions sans fin sur l’état du monde, de l’idéalisme qui m’habitait alors et qui m’a habitée pendant de longues années (et dont je garde toujours quelques relents…) ; cette bohème qui me poussait à m’impliquer dans toute manifestation dont je jugeais le but noble et fondé (et croyez-moi, elles l’étaient toutes !) et qui m’a fait remettre en question l’autorité sous toutes ses formes. J’ai tant appris à l’Université de Moncton surtout en ce qui concerne mon identité acadienne que j’oserais dire qu’avec ma famille, il s’agit sûrement de l’influence la plus notable dans la formation de ma personnalité.

Et c’est une foule de souvenirs qui me sont revenus dimanche dernier alors que j’assistais sur le campus à la Table Ronde sur les « Événements de 68 en Acadie - 40 ans plus tard » . Sans avoir connu ces événements personnellement n’étant arrivée sur le campus que 7 ans après, j’en avais tellement entendu parler que je croyais savoir ce qui s’était passé lors du fameux mois de février 1968. Il est vrai que le film « L’Acadie L’Acadie » nous en avait révélé une bonne partie mais il faut bien le dire, ce n’était qu’une partie et des pans de l’histoire ou de l’Histoire manquaient…

Alors quel plaisir de pouvoir entendre « en personne » quelques-uns des protagonistes les plus importants de ces événements relater le parcours qui les a menés à s’embarquer autant dans la « cause » ! Si je me réfère aux notes prises lors des présentations, je retiens surtout dans le désir de s’impliquer, cette prise de conscience que chacun a eue de son identité en péril, de cette identité acadienne que la plupart des jeunes de l’époque avait rejetée en voulant se dissocier de l’élite acadienne dont ils récusaient les valeurs. Mais sans identité acadienne, que devenaient-ils ? Des Canadiens à l’image des anglophones ou des Canadiens-français à l’image des Québécois ? Rapidement, ils ont dû se rendre à l’évidence – les anglophones ne voulaient rien savoir d’eux à moins qu’ils ne se conforment au point de devenir des Anglais et les Québécois avaient leur propre bataille à mener qui ne correspondait pas tout à fait à celle des Acadiens. En « reprenant » une identité acadienne plus forte que jamais, le désir de cesser cette soumission devant la majorité anglophone qui caractérisait les générations de leurs parents et de leurs grands-parents s’est mué en désir d’actions concrètes comme celle de vouloir avoir des services en français à l’hôtel de ville de Moncton. Et ainsi s’est produite cette affaire des 4 jeunes qui se sont rendus devant le conseil de ville pour présenter une requête et le mépris avec lequel ils ont été traités non seulement par le maire Jones mais par la plupart de ses conseillers et par les gens dans l’assistance. On connaît tous l’épisode de la tête de cochon offerte en « cadeau » au maire Jones dans les jours qui ont suivi… Ces deux événements auront fait plus pour réveiller la population acadienne que des décennies de discussions et de compromis par l’élite acadienne de l’époque.

Quatre personnes participaient dimanche à la Table Ronde, Herménégilde Chiasson, témoin des événements de l’époque, Joël Belliveau, étudiant au niveau du doctorat et dont la thèse porte sur les mouvements étudiants des années 60 en Acadie, Bernard Gauvin, organisateur de la marche vers l’hôtel de ville en 1968 pour présenter la requête de services en français et Irène Doiron qui avec Bernard Gauvin et deux autres étudiants (Claude Savoie et Blondine Arseneau) avait également présenté la requête au maire Jones. La salle était comble et fait intéressant, de nombreux jeunes étudiants faisaient partie de l’auditoire. Les présentations ont été à la fois drôles et touchantes, pleine de profondeur et de pistes de réflexion et les interventions de quelques personnes de l’assistance (pour la plupart des témoins ou des participants aux événements de l’époque) ont contribué à pousser plus loin encore la réflexion.

Et à cette époque, quel a été le rôle de l’administration de mon « alma mater » dans tout ça ? Passablement d’illusions se sont effritées… Un rôle peu reluisant si on fait un bilan de ce qui s’est passé à l’époque – pour l’injonction interdisant l’accès au campus de l’UdeM à Michel Vital Blanchard ainsi qu’à 29 autres personnes pour leur rôle dans la grève et l’occupation de l’édifice des sciences (injonction qui n’est d’ailleurs pas encore levée en 2008 !) ; pour la fermeture du département de sociologie ; pour le manque d’appui offert aux deux étudiants qui revendiquaient un procès en français et pour le manque d’ouverture et de vision devant ces événements de 1968-1969 qui allaient secouer profondément l’Acadie.

Je vous laisse sur quelques citations recueillies lors de la Table Ronde :

« En abolissant le département de sociologie, l’Université de Moncton a tué dans l’œuf toute une pensée. » Ronald Cormier
« Je respecterai les autorités qui sont respectables. » Irène Doiron
« C’est l’impossible qu’il faut faire car le possible, tout le monde le fait à tous les jours. » Michel Vital Blanchard, cité par Herménégilde Chiasson
« Il faudrait ériger un monument à Leonard Jones pour toute l’aide (involontaire, bien sûr) qu’il a apportée aux Acadiens. » Alcide LeBlanc
« On plie moins l’échine qu’avant. » Bernard Gauvin

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