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Contre vents et marées sur souffle d’Hélène Monette
Lettre vagabonde - 3 décembre 2008
Mise à jour le mardi 02 décembre 2008
Chère Hélène Monette,

À Saint-Georges-de-Malbaie, le vent se déchaînait ce samedi-là. Il s’élançait à l’assaut des vagues du golfe Saint-Laurent et les écrasait contre les rochers et les falaises en un claquement de tonnerre. La neige se tortillait, roulait comme de la poussière à travers les champs et les chemins. Elle s’agglutinait aux vitres sous la main du vent. La tempête me projetait dans les romans russes de Boris Pasternak et Henri Troyat. Les vieux os centenaires de la maison craquaient de toutes parts. La neige s’insinuait dans la mince fente au-dessus de la porte. J’ai voulu aller marcher; le vent m’a traitée comme un vulgaire sac de papier. Il n’a fait aucun compromis. J’ai donc décidé de m’installer en compagnie de ton dernier recueil de poésie.

J’ignorais que tes poèmes me conduiraient plus loin qu’une randonnée pédestre. Thérèse pour joie et orchestre se mit à souffler avec force et beauté en ces espaces où la conscience se saisit de la plus pure émotion. Tout ce que je savais, c’était que Thérèse était ta sœur. Elle n’était plus. Et pourtant, elle revenait s’installer près de toi dès les premiers vers de ce long poème. Tu l’avais conviée à une grande cérémonie. Un autre vent agitait les mots. Tumultueux parfois, puis en douceur et tendresse. Passionné, toujours. Il ramenait le souffle de ta sœur. « Déesse de toutes les mémoires / hamadryade / déesse d’un arbre / caché dans le vent.» Elle était ton inspiration . Lorsque la vie t’agresse, elle te stabilise, « quand m’arrive une bourrasque violente / ici, sur la terre ébranlée / je m’arrime à ta lueur / astrale. »Thérèse, ta protectrice : « il y avait toi sœurette, bouclier dans le vent. » C’était ta magicienne. « … dans la cour, dans le vent / qui s’étend derrière la maison / il y a l’authentique magie de Thérèse. » Vos voyages à deux dans le même imaginaire, il n’y avait pas de plus belle complicité.

« nous étions parfois des héroïnes russes / emportées par le vent des landes anglaises / rêvant d’étés scandinaves sous les nuages irlandais. » Là franchement, je t’ai enviée.

En mythologie, le vent est porteur de messages, un intermédiaire entre le ciel et la terre, le souffle qui brise et purifie. Dans les Psaumes et le Coran, les vents sont des messagers divins, l’équivalent des Anges. N’est-il pas de tous les souffles dans ta mémoire de Thérèse ? « il y a un air ici qui se respire toute la vie / du vent dans cette respiration / limite du souffle, en dedans / cette expiration, mort amateur / tragique / qui inspire. » Vous habitiez toutes les deux la chambre du vent. Tu compares ta sœur à « une fée marraine, enveloppante comme un lent souffle d’air. Son amour allait vers tous, sa souffrance, vers toi surtout. « … ta souffrance / ton amour, ses violons, ses bois / à tous les vents… »

Ta poésie Hélène, tu l’arraches au quotidien des émotions. Tu la portes intensément en toi. Elle est révolte et tendresse à la fois. Violence et amour s’y côtoient. « Thérèse pour joie et orchestre est un hymne à l’amour sororal, à l’amitié. La mort agresse pourtant. J’aurais voulu la connaître ta sœur. Nos passés se rejoignent. J’aurais aimé écouter avec elle Nana Mouskouri et Mozart, le Petit Prince avec la voix de Gérard Philippe et Tchaïkovski et Stevie Wonder. Sur nos étagères, des histoires communes : Le matin des magiciens; Edgar Cayce; Le livre des morts tibétains; Han Suyin et Soljenetsyne. Il aurait fallu regarder ensemble Dead man walking et Dancing in the dark et renconter Raôul Duguay à la même époque.

Mais qui donc de toi ou ta sœur est présente ici, rayonnante là, souffrante ailleurs ? Vous êtes deux Seules ensemble deux mailles d’un même foulard, emmitouflées en une seule boule. Les mots de Georges Moustaki vous chanteraient bien : « Je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis. »

Ton recueil m’a fait rire avec votre descente du train dans le banc de neige. Et les propos de la reine Elizabeth au restaurant à l’île-du-Prince-Edouard. J’ai ri en espionnant derrière les vers, vos folles soirées ensemble. J’ai pleuré. Tu devais t’y attendre. On ne peut impunément tirer les cordes de tous les instruments du grandiose orchestre sans faire vibrer les émotions de l’auditoire. Tu lui as préparé une très belle et touchante cérémonie à ta sœur. Tu mérites d’être le premier violon de son orchestre. Ta sœur, Thérèse, ton trésor, ton ange, ta fée marraine, ressemble à la mienne de sœur ange. Ça touche. On ne les aimera jamais assez nos authentiques grandes sœurs qui ont su nous remettre au monde, en soufflant, en attisant le feu fou qui brûle enfin le cordon ombilical.

Le vent s’est calmé en fin d’après-midi à Saint-Georges-de-Malbaie. Chez l’épicier Wilfrid, les gens rassemblés là m’ont juré n’avoir jamais expérimenté un vent si violent sur la Pointe. J’ai été frappée par un autre vent inusité et déchaîné. Ta voix exaltante soufflait sur les cordes sensibles des mots. La vie et la mort se tiraillaient. Les vagues de l’écriture ont recouvert de beauté et d’amour les rochers de la mémoire. Hélène, tu as su jeter un pont arrimant la mort à la vie. Thérèse pour joie et orchestre confirme les propos de Nancy Huston. « Quand notre corps redevient objet inanimé, ce qui reste de « nous » n’est ni un rien ni un tas de cendres. C’est tout ce que nous avons communiqué lors de notre existence – les images, la musique inimitable de notre voix, le souvenir de nos paroles, nos façons de faire, nos goûts et dégoûts. » Tu es venue me chercher Hélène Monette. Continue à écrire et Bon Vent.

Alvina
qui t’admire

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