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Chronique de Chine
L’anglais et la quête du succès
Mise à jour le samedi 02 juin 2007
L’univers linguistique chinois est complexe et, pour un étranger comme moi, quelque peu mystifiant. Bien qu’il existe une langue officielle, le mandarin, que chacun et chacune doivent apprendre à l’école, chaque petit village possède son propre patois et chaque province a sa propre langue. Afin de solidifier l’unité du pays, le gouvernement refuse d’accepter que chaque province ait sa propre langue en disant que ce ne sont en fait que des dialectes. Mais ces dialectes sont aussi différents les uns des autres que les différentes langues européennes. À tout cela se mélange maintenant une langue étrangère, l’anglais.

Le pays entier semble s’être épris d’un amour, voire même d’une obsession pour l’anglais. Je lisais dans le magazine The Economist que, selon certaines estimations, près d’un quart de Chinois seraient en train d’étudier l’anglais, que ce soit par eux-mêmes, à l’école ou encore dans des collèges privés. La Chine est assez bien peuplée et si tous ses étudiants réussissent à apprendre la langue de Shakespeare, il y aura dans quelques années plus de Chinois qui parlent l’anglais comme deuxième ou troisième langue qu’il y a de gens qui ont l’anglais comme langue maternelle dans le monde entier.

Cela en dit beaucoup sur la place qu’occupe l’anglais dans le monde comme langue internationale des affaires, du tourisme et de beaucoup d’autres choses. J’ai aussi l’impression que cette tendance en révèle beaucoup sur la mentalité chinoise et sur les changements qui sont présentement en train de se produire au sein même de la société. Il y a de ça environ dix ans, l’anglais est devenu un sujet obligatoire dans les écoles publiques. En même temps, un peu partout au pays, les investissements étrangers et les compagnies d’import-export transforment l’économie et par le fait même ont créé une grande demande pour une main d’oeuvre qualifiée et bilingue. De plus, les étudiants qui veulent partir à l’étranger doivent passer de rigoureux test d’anglais.

Mais au-delà de l’aspect purement économique, l’anglais est aussi un phénomène social et culturel. Les pauvres, les paysans et les vieux ne parlent pas l’anglais. Les riches, les étudiants des meilleures écoles et les intellectuels parlent tous un anglais qui, s’il n’est pas toujours parfait, est tout de même convenable. L’anglais est associé au succès, à la réussite et à l’Amérique. Aussi, l’anglais ressemble beaucoup à la nouvelle Chine qui elle, est dynamique, forte et internationale.

C’est dans ce contexte que de plus en plus d’écoles de langues apparaissent un peu partout en Chine. Ces écoles recrutent beaucoup d’enseignants étrangers et je suis certain que plusieurs d’entre vous connaissez des personnes qui, si elles ne sont pas en Chine, sont quelque part en Asie ou ailleurs, en train d’enseigner l’anglais. C’est dans ce contexte que j’ai été invité par un de mes amis étudiants, à la fête du lancement de l’une de ces écoles, appelée « English First ».

« English First » est une assez grande compagnie qui compte peut-être une dizaine d’écoles à Shanghaï. Ces écoles sont aussi présentes un peu partout en Chine. La compagnie lançait cette fois un « Mega Centre » ou quelque chose du genre qui m’a fait oublier, pour un temps, que j’étais en Chine et m’a rappelé les magasins « Big-box » de Moncton.

Le nouveau centre se trouve en plein centre-ville dans une tour à bureaux. En sortant du métro, l’on aperçoit tout de suite les grosses affiches annonçant la présence de ce nouveau centre ainsi que de belles photos de gens qui parlent certainement bien l’anglais. L’intérieur de l’école est très bien décoré à l’exception des murs roses qui parsèment les espaces semi-ouverts qui semblent servir de salles de classe. Le tout avait une allure très moderne, très style et surtout très aisée. Lors de la soirée, en plus d’avoir accès aux boissons gratuites, nous avons aussi eu le plaisir d’écouter une présentation ayant comme sujet « s’habiller pour le succès », mettant en vedette un bel américain très chiquement habillé. Les jeunes étudiants semblaient écouter cet homme avec attention. J’ai très vite rencontré un enseignant d’anglais, d’Angleterre, ainsi qu’un homme d’affaires de Toronto qui voulait ouvrir un bureau d’import-export de fer. Nous avons aussi eu droit à un spectacle de chants, en anglais bien sûr, gracieuseté de certains des étudiants de l’école. à

Le tout m’a laissé avec une impression bizarre. Mon ami qui m’a invité lors de cette soirée a payé plus de 1 500 $ pour améliorer son anglais. Il est dit qu’en Chine, les connections comptent plus que le talent et en fait l’anglais n’est pour lui qu’un prétexte pour rencontrer d’autres jeunes gens qui comme lui, ont assez d’argent pour pouvoir fréquenter l’institution.

Les langues transportent cultures et idées. Ainsi, des milliers de jeunes Chinois regardent maintenant des séries télévisées américaines tels Friends et Prison Break. Les films américains les plus populaires se retrouvent sur le Web et on peut les acheter dans la rue pour un dollar. Certain symboles américains se retrouvent un peu partout dans l’imagination populaire. Les meilleurs étudiants veulent tous aller aux États-Unis, à Princeton ou au MIT. Le rêve américain ou même le rêve canadien semble être omniprésent. Mais je ne pense pas qu’il faille croire aux théories de l’assimilation culturelle, car toutes les facettes des cultures nord-américaines ou européennes qui se retrouvent ici ne sont que des reproductions ; ce n’est pas la culture américaine que l’on retrouve ici, mais la culture américaine telle que vue par les Chinois. Certaines idées ou traits culturels sont assimilés et rentrent dans la culture populaire tandis que d’autres ne passent même pas les douanes puisque le gouvernement contrôle le flot d’information. Ainsi, les étudiants peuvent étudier les émissions de radio de la BBC qui ont comme thèmes l’apprentissage de l’anglais ; pourtant le site Internet de BBC est bloqué. Aussi, la musique américaine qui est populaire ici est souvent inconnue chez nous. Les gens d’ici connaissent la musique pop et la musique classique alors que la musique rock et la musique expérimentale n’arrivent pas à traverser les barrières culturelles.

Ce phénomène est appelé la glocalisation. Dans un monde glocalisé, les gens consomment des produits d’un peu partout au monde, mais ils le font avec une saveur locale. En Acadie nous aimons bien les films genre Kung-Fu mais notre connaissance de ceux-ci est limitée à Jackie Chang et Bruce Lee, nous mangeons du fromage français, alors que nous l’achetons au Costco. L’anglais est un outil de transportation culturelle, mes amis lisent Stendhal en anglais, ils ne savent même pas que c’est un auteur français. Les cultures d’un peu partout passent à travers le filtre anglophone avant de devenir accessibles dans notre salon. Néanmoins, je me considère chanceux, je regarde les français ici et ils sont jaloux de mon bilinguisme, car l’anglais est vraiment devenu la langue internationale.

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