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A l'occasion de la sortie d'Africa Dreams T1 L'Ombre du roi, Maryse et Jean-François Charles m'ont accordé une interview exclusive. L'Ombre du roi raconte deux histoires: celle de Paul Delisle, jeune séminariste, en quête de son père au Congo en 1913 et celle du Roi des belges, Léopold II, propriétaire du Congo qu'il cherchait à rentabiliser par tous les moyens avec l'aide de Stanley. Dans la province du Kivu, Paul rejoint l'une des missions des pères blancs pour y participer à l'évangélisation des populations. Mais, il cherche aussi son père, Augustin, un colon prospère et misanthrope vivant reclus dans l'isolement... Mis en images avec une grande justesse par Frédéric Bihel, l'histoire imaginée par les Charles oscille entre exotisme et romanesque. Soutenu par une solide reconstitution historique, le scénario a pour toile de fond la stupéfiante et cruelle histoire de l'immense Congo, accaparé par Léopold II. Si le personnage de Paul devient vite attachant, celui du Roi et d'Augustin sont édifiants. Au-delà de l'exploitation cruelle des congolais, un lourd mystère plane autour de la famille Delisle qui va en s'épaississant. Par ailleurs, les superbes paysages africains de Bihel sont un régal pour les yeux. Les férus d'histoire ne pourront passer à côté de cette superbe fresque sauvage, dure et rude qui appelle d'urgence une suite...
Marc Bauloye: Comment est née l'idée d'Africa Dreams ?
Jean-François: C'est une idée qui est dans les tiroirs depuis facilement quinze ans. C'est l'envie de réaliser une histoire sur l'Afrique. Et, au départ, c'est l'idée de raconter l'histoire de ce prêtre qui devait se rendre à la recherche de son père. Puis, avec la documentation est venue toute la découverte de l’histoire du Congo. C’est vrai qu’on l’a laissée dans les tiroirs des années. Ce n'est pas plus mal parce que cela a fait un complément de documentation. Je trouve qu’il faut qu’une histoire ait son temps de cave. On l'a ressortie lors d'une rencontre avec Frédéric Bihel. On pensait travailler ensemble et comme on voulait un grand sujet, on a ressorti ce scénario d’Africa.
MB: Pourquoi avoir choisi le Congo à cette période comme cadre de votre récit ?
Maryse: Le Congo parce que c'est le Congo de Léopold II. C’est ce qui justifie un peu la période. On voulait choisir la période où c'est le grand boum du caoutchouc, la période où il y a le plus d’exactions entre les noirs.
MB: Quelles sont vos sources d'inspiration ?
Maryse: Le livre d’Hotchild. Conan Doyle. Marchal. Plusieurs bouquins pour avoir plusieurs versions. C’est aussi la documentation du Musée Royal d’Afrique Centrale. Il y les souvenirs que l’on en a. On a tous un membre de la famille qui est parti au Congo. On se souvient de la façon dont il en parlait et de l’exotisme à une époque où l’on n’avait pas la TV.
MB: Léopold II était-t-il vraiment comme vous le décrivez ?
Maryse: Léopold II était manipulateur. Il voulait un grand pays. Il vivait à l’époque du capitalisme dur et pur. Il parlait de philanthropie, mais il n’y a eu aucune action philanthropique au Congo. C'était le profit à outrance. Ce qu’il y a de particulier dans cette colonie, c’est qu’elle est dirigée par un seul homme. Il n’y a pas de garde fous comme il peut y avoir dans un pays colonisé par un état.
MB: Faites-vous implicitement une critique historique de la colonisation du Congo ?
Maryse: Oui, car il y a eu des excès. On a toujours déguisé la vérité. Quand on dit qu'il y a des volontaires pour la force publique, les volontaires arrivent enchaînés. Il y a une différence entre les mots et les actes. Oui, c’est une critique. On a pas pas voulu faire une critique historique. C’est surtout une histoire d’hommes. Nous, on préfère toujours la petite histoire des gens confrontés à la grande histoire. C'est pour cela qu'on se focalise sur l’histoire de Paul qui arrive avec ses rêves d'exotisme et qui découvre l’horreur.
MB: Les sévices infligés aux indigènes par la Force Publique étaient-il aussi horribles ?
Maryse: Oui, les mains coupées, cela existait... Au départ, on voulait que la Force Publique n’utilise pas les balles pour la chasse en prévision d’une rébellion. Donc, pour chaque noir tué, il fallait ramener une main pour le prouver. Evidemment, la déviance, c’est qu’on a coupé aussi des mains à des gens vivants car on voulait garder des cartouches pour la chasse. Pourquoi fallait-il tuer des gens ? Pour les punir. On voulait les forcer à récolter le caoutchouc. Les noirs devaient aller de plus en plus loin pour le récolter. Ils négligeaient leurs cultures. Ils refusaient de travailler. Donc, il fallait les forcer et ceux qui les forçait, c’était surtout les tribus natives: les cannibales. On les tuait s'il désertait leur poste ou s’il n’avaient pas ramenés assez de caoutchouc.
JF: Quand on raconte à Léopold II l’histoire des mains coupées. Il dit qu'il n’a jamais demandé à ce que l’on coupe des mains. Il suggère qu'on aurait pu leur couper autre chose parce que les mains, ils en avaient besoin pour travailler... Léopold II a acheté le Congo très cher. Il a fait un emprunt pour cela. Il fallait que ce soit rentabilisé très vite. Le caoutchouc est difficile à aller chercher . Il faut faire des kilomètres dans la jungle pour le trouver. Et, personne ne voulait faire ce genre de travail. Donc, il fallait forcer les indigènes. On prenait leur famille en otage. L’histoire des mains coupées vient de là aussi. Le but c'était d'amasser le maximum de caoutchouc. C’était un bénéfice de sept cent pour cent ! C'est hallucinant ! Cela fait se dresser les cheveux sur la tête ! Il y a un personnage dont on va parler qui est un jeune journaliste. Au départ, c'est un petit employé de la compagnie de navigation qui fait Anvers Boma. Il est chargé de répertorier les marchandises que l’on envoie au Congo. Il va découvrir sur ses listes que les cargaisons envoyés vers l’Afrique contiennent surtout des armes. Il se pose la question de savoir comment on paie le caoutchouc et ceux qui le ramassent. On ne pouvait pas payer les noirs avec de l'argent. Il se rend compte qu'on ne paie personne. La main d'oeuvre est gratuite. C’est donc de l’esclavage.
MB: Pourquoi avoir confié le dessin à Frédéric Bihel ?
JF: Parce que son univers est proche du mien. Je n'aurais pas pu le faire même si ce pays me fascine. A partir du moment où l’on commence un travail comme celui là, cela représente cinq ans de travail. De plus, on a d’autres projets. Nous avons eu la chance de rencontrer Frédéric Bihel dont le graphisme est assez proche du mien. C’est comme cela que les choses se sont faites. Tout naturellement et avec beaucoup de plaisir. C’est un album qui s’est fait sans douleur. On a un dessinateur qui est totalement impliqué dans ce projet. Il est français. On lui a fait découvrir notre Congo belge et il s’est beaucoup documenté.
MB: On se passionne pour la quête du jeune Paul qui cherche son père. Comment faites-vous pour rendre vos personnages si crédibles ?
JF: On s’investit dans un personnage. On est le personnage et cela peut être pénible, douloureux.
Maryse: On a pas voulu de personnages de papier. On veut des personnages de chair et de sang. Ils vivent dans un contexte familial, historique, géographique, social comme nous.
JF: Dans la BD, maintenant on parle de la famille des personnage. Donc, on aime bien savoir d’où viennent les personnages. On a un lectorat qui s’intéresse à cela. On s’implique. On entre dans le personnage et on le fait vivre. Si on vit une histoire assez dure, cela peut marquer énormément.
Maryse: Quand on finit une série, on a la nostalgie. On quitte des gens qu'on l'impression d'avoir connu...
Propos recueillis par Marc Bauloye
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