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le le lundi 22 mars, 2010
Rencontre avec Cyril Bonin




A l’occasion de la sortie de Chambre Obscure, Cyril Bonin m’a accordé une interview exclusive. Chambre Obscure raconte l’histoire d’un cambriolage chez une famille de la bonne société, les Dambroise, dans Paris au début du vingtième siècle. Mais, aucun objet de valeur n'est dérobé. Seulement trois portraits de famille sans aucun intérêt. Le lendemain, prévenue, la police envoie l’hiératique et suspicieux inspecteur Alcide Leblanc. Ce dernier auditionne les témoins et reçoit une photo où figurent les tableaux volés. Cyril Bonin signe ici seul le premier volet d'un diptyque qui prend les allures d'une enquête d'Hercule Poirot. Tous les ingrédients sont réunis pour créer un mystère qui dépasse tout le monde sauf l'enquêteur. Lequel va découvrir bientôt que les Dambroise cachent tous un secret. Ces tableaux volés ne sont que la partie émergée d'un iceberg. Bonin plante le décor de façon magistrale. Il distille une série d'indices pour mettre le lecteur sur la voie de la solution. Au fil des pages, l'histoire propose de nombreuses pistes que va suivre Leblanc. Pour la partie graphique, Bonin campe de fameux personnages qui auraient leur place dans un film d'époque. Les décors sont de bonne facture. Le découpage ne manque pas de rythme. Les dialogues sont savoureux.

 

Marc Bauloye: Comment vous est venue l'idée de Chambre Obscure ?

Cyril Bonin: Au départ, il y avait l'envie de passer à l'écriture. Je voulais raconter une histoire légère qui me sortirait de la série Fog dont j'ai dessiné huit albums. Dans Fog, il y a une atmosphère sombre et les histoires sont un peu sordides. J'avais envie d'un peu de légèreté. Quand j'étais adolescent, j'appréciais beaucoup les enquêtes de Sherlock Holmes dont je m'inspire dans Fog. J'aimais aussi les aventures d'Arsène Lupin de Maurice Leblanc. J'ai eu envie de raconter une histoire qui soit un peu dans cet esprit là. Une comédie policière. Cela c'était la première motivation. Puis, il fallait trouver le support à cette histoire. J'ai vu un documentaire à la TV qui m'a donné le thème autour duquel tourne l'enquête mais que je ne peux pas encore révéler car il fait l'objet du tome 2...

 

MB: Vous êtes vous inspiré d’un détective célèbre pour le personnage d’Alcide Leblanc ?

CB: Oui. Un petit peu d'Hercule Poirot. A partir du moment où un détective entre en scène, il mène son enquête en s'appuyant sur des indices, sur une certaine logique. Donc, on n'échappe pas à certaines conventions. Par contre, j'ai essayé de nuancer un petit peu pour donner une certaine ambiguité, une ambivalence à cet enquêteur. Alcide Leblanc est très cartésien, très méticuleux mais, il est également superstitieux ! C'est paradoxal pour un policier qui doit être logique et s'en tenir aux faits. Graphiquement, je me suis inspiré de Louis Jouvet.

 

MB: Est-ce que vous faites implicitement une satire de la société de l’époque ?

CB: Oui, presque malgré moi. On retrouve certains stéréotypes de l'époque dans cette famille bourgeoise un peu sur le déclin. Le père de famille, accaparé par son entreprise, ne s'occupe pas beaucoup du quotidien de la famille. Il est ancré dans les conventions: la place de la femme est à la maison à s'occuper des enfants et de la couture. En opposition, il y a le mouvement des suffragettes qui apparaît à l'époque. Mes personnages féminins sont un peu influencés par ce mouvement qui correspond au contexte historique. Par exemple, le personnage d'Alma est assez émancipé. Cest une aventurière qui voyage beaucoup, qui pratique des sports, sans être suffragette et militante. C'est une féministe avant l'heure. Sa nièce Séraphine est peut-être plus fidèle au modèle imposé par la société puisqu'elle ne sort pas de la maison et est perpétuellement plongée dans ses lectures. Ce duo m'intéressait beaucoup. Séraphine vit par procuration dans ses livres. Cela me concerne de près car je suis plongé en permanence dans la fiction de mes histoires. Hors de la réalité. Un ami me disait qu'il ne lisait pas parce que la lecture, cela remplace la vie. Cela procure de fausses émotions, des émotions préfabriquées. Il préfèrait vivre de vraies émotions. Suite à ce débat, j'ai eu l'idée d'aborder ce thème qui est là en filigrane dans l'histoire.

 

MB: Comment vous êtes vous documenté ?

CB: Les sources de documentation sont assez diverses. J'avais déjà de la documentation issue de la série Fog puisque l'époque est assez proche. J'avais des choses sur le 19ème siècle mais également sur le début du 20ème siècle. Ensuite, j'ai hanté les librairies, les bibliothèques. J'ai été voir sur le net pour les véhicules et certains décors. J'ai mis longtemps à trouver de la documentation sur une manufacture de tabac que je mets en scène. Il y a aussi des sources cinématographiques comme la série Fantomas de Louis Feuillade et puis les romans d'Arsène Lupin.

 

MB: Etes-vous un fervent lecteur de roman policier ?

CB: Pas fervent. J'ai lu pendant mon adolescence les Arsène Lupin, les Sherlock Holmes et un peu Agatha Christie. C'est surtout pendant mon adolescence que j'ai découvert le polar en roman. Puis, je me suis plus intéressé au surréalisme, à l'humour noir avec Boris Vian, Eugène Ionesco ou Beckett. Je suis plus intéressé par les personnages et les histoires personnelles comme le fait Paul Auster. Ses romans sont construits autour des personnages.

 

MB: Parlez-nous de votre parcours en BD.

CB: Après mes études, j'ai proposé des histoires aux éditeurs mais je recevais régulièrement des réponses négatives. Puis, j'ai participé à un album collectif chez Vent d'Ouest. Les planches ont été exposées. Roger Seiter est venu voir l'exposition et on s'est rencontré à cette occasion. Il avait dans ses cartons un projet d'heroic fantasy et il cherchait un dessinateur. On a fait un essai ensemble qui n'a pas abouti. Il avait aussi un projet de polar contemporain. J'étais très séduit par la trame mais pas du tout par le contexte. Un an plus tard, il est revenu me voir en me proposant de transposer cette histoire dans le Londres victorien. J'ai accepté car j'étais passionné par cette période là. Cela a donné la première histoire de Fog. Au départ, il n'était pas du tout question d'en faire une série. Puis, on s'est attaché aux personnages et les lecteurs ont suivi. Un jour, j'ai reçu un des scénarios de Quintett. Giroud me proposait d'en réaliser un. J'ai été très emballé par l'histoire de Dora Mars qui avaient des points communs avec le destin de Mata Hari. Quand j'ai repris la collaboration avec Roger, je crois que nous n'avions plus du tout les mêmes envies. Il y a eu un petit désaccord sur l'écriture du dernier diptyque. Je me suis dit que c'était peut-être le moment de me lancer seul. Entretemps, j'ai rencontré Laurent Galandon avec qui j'ai réalisé Quand souffle le vent. Mais, j'avais lancé le projet de Chambre Obscure et également un projet d'adaptation d'un roman chez Futuropolis.

 

MB: Est-ce que le genre intrigue policière impose des impératifs à respecter ?

CB: Oui. Il faut construire la trame de l'histoire à travers des éléments bien concrets. On ne peut pas le faire uniquement sur des échanges entre les personnages. Il faut également que cela ait un sens sur la résolution du mystère. Donc, on est obligé de jalonner son récit. Enfin, il y a aussi l'écueil de la résolution. Bien souvent, on est obligé de terminer sur une grosse explication. Je ne vais pas échapper à cette règle. J'espère y arriver avec sensibilité.

 

MB: Quels sont vos projets ?

CB: Dessiner le tome 2 de Chambre obscure. En parallèle, je fais l'adaptation d'un roman de Marcel Aymé, La belle image, pour les éditions Futuropolis. Enfin, je suis en train d'écrire un scénario original dont je ne peux pas trop parler. Cela mettrait en scène une sorte d'épidémie...

 

Propos recueillis par Marc Bauloye

 

 

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