Accueil | Acadie NOUVELLE | Kboom | CapTV | CapPhoto | Petites annonces | Activités | Nécrologie | Facebook | Twitter | Me connecter
 
 
 
le le lundi 25 janvier, 2010
DIA-B-LOGUE: au prise avec un cerveau qui pose des questions....troisième séance.
Portrait de Gilles Thibault

Je peux fièrement affirmer que la matinée fut productive au bureau. Mais, qui l'aurait cru? En effet tôt ce matin, en me rendant au travail, un incident routier s'est produit. Au volant de mon bolide, je me suis fait apostropher par mon cerveau qui pose des questions. Impensable ce qu'il me lança dans le conscient: ça avait rapport avec la responsabilité citoyenne!!!Libertin que je suis, il n'en fallut pas plus pour me faire déraper. Mais, tout a fini par rentrer dans l'ordre (voir le texte précédent) quand je me suis occupé promptement de mes intérêts. Ainsi, le désespoir de l'asphalte a laissé place à la paix bureaucratique.

 
Il est déjà midi. Les signes d'une bouffe imminente circulent. A voir bouger les gens, le phénomène est omniprésent. Il s'avère fascinant de vivre la synchronisation des appétits. Vient le geste attendu, un hochement de tête donnant le coup d'envoi pour la cafétéria.

Dès que je mets mon corps en marche à la manière d'homo erectus, se projette sur les parois de mon conscient une juteuse et fumante pizza multicolore. J'en suis certain, c'est par anticipation d'une quête gastronomique profitable que mes tripes me l'ont envoyé vers le haut. Déjà, d'ailleurs, mon estomac se contorsionne; il secrète juste assez de suc gastrique pour rendre des plus plaisantes l'allée vers Macxibuzz. << J'ai bien travaillé ce matin....j'ai droit à mon butin>>dis- je à mon voisin. Il me renvoi le même commentaire. L'écho de notre diapason verbal glisse le long du corridor qui mène à la bouffe. Voilà que j'y arrive enfin.

La cafétéria est animée de gens rangés. Je suis la ligne puis vient mon tour. Guidé d'une pizza en tête et dans mes tripes, le sentiment du mérite, je fais le plein sur mon cabaret. Tout concorde pour une bouffe réussie.

A peine assis, je commence délicieusement la consommation du disque italo-américain, vraie oeuvre d'art bio-dégradable. Mais, sans trompette, arrive l'impromptu. Mon cerveau qui pose des questions, vient à nouveau de s'introduire dans mon conscient. Faisant fi de mes ébats masticateurs, il me lance en rafale successive un mot interrogateur: <<...HAÏTI....HAÏTI....HAÏTI.....HAÏTI.....HAÏTI.....HAÏTI?>>
 

Torpillé, le mot atteint la partie sudiste du rhinencéphale, à l'intérieur de la circonvolution limbique, près de l'hémisphère droit de la cervelle de l'homo sapiens moderne dont je suis un spécimen. L'effet fut immédiat et intense: un tremblement d'abord, qui perdura une bonne minute et vingt secondes. Puis, les ondes de choc se propagèrent pour finalement s'engouffrer comme dans un entonnoir, à la pointe de mes ongles. Mes glandes gustatives n'ont pas été en reste; elles sautèrent littéralement. En fait, tout mon appareillage alimentaire fut bousillé sur le champ.

Je fus saisi d'une souffrance indescriptible, une souffrance quasi immatérielle qui m'est peu commune. <<Seul un Diable pouvait m'envoyer une telle calamité >> pensai-je, <<et pourtant....., tout ça provient directement de mon cerveau.....!>>. Force est de constater que mon cerveau peut se montrer très dur envers moi. En voici la preuve. Le système de filtrage ayant été délibérément mis hors tension, il a laissé pénétrer d'un seul coup toutes les réalités d'Haïti. La montée d'émotions brutes se fit sans réserve. Je me suis mis à pleurer....à pleurer.....à pleurer de l'intérieur. Des spasmes ventraux trahissaient mon désarroi.

 

HAÏTI ? HAÏTI ? haïti.... Combien de secondes suffirent pour m'apaiser et reprendre contrôle ? Nul ne sait. Chose certaine, je me suis mis, comme par magie, à me parler. <<J'avais oublié Haïti....>> me dis-je....<<non, non, j'avais mis ça de côté....; non-non-non, c'est plutôt que je n'avais pas cru que c'était aussi grave que ça.....ou plutôt, oui, je savais, mais je n'étais pas disposé à trop y penser....; oui, oui, oui, je vois maintenant.....c'est ça, j'étais très occupé....je ne peux pas tout faire....et les autres vont faire ce qu'il faut faire......; je dois voir à mes affaires en premier.....; tout va rentrer dans l'ordre....je suis ok......; c'est ça....c'est quelque chose comme ça......>> .

Mon cerveau n'est pas dupe. Il a détecté tout de suite ma stratégie, un instinct protectionniste particulièrement remarqué chez l'homo sapiens moderne. Très efficace, cette stratégie peut s'utiliser en toute circonstance. Pour ma part, j'ai appris à l'utiliser sur le tas. Mais de nos jours, le progrès l'incorpore dans nos habitudes. Tout se fait automatiquement. Dès que la situation le commande, le programme s'ouvre et met en fonction un procédé d'auto-verbalisation. Puis, la trame de fond s'active et dirige la pensée de l'homo sapiens vers le détachement/désengagement, suivi des énoncés justificateurs et enfin le retour immédiat à ses occupations premières.

Il y a un hic cependant. L'objectif atteint, la consigne est de fermer le programme.... soi-même! Apparemment, des agents de changements extérieurs, voire même intérieurs, peuvent s'introduire et diminuer son efficacité. Intriguant ce besoin de fermer soi-même le programme!!! <<Comment se fait-il que la technologie de nos jours n'a pas encore réussi à résoudre ce problème? >> me demandai-je.

Mon cerveau, en bon observateur des réalités, connaissait la faille. Donc, il poursuivit sur sa lancée haïtienne: << ES-TU ENTRAIN DE FAIRE DE L'ÉVITEMENT ET DE LA RÉSISTANCE face à cette situation sociétale? >> me demanda t'il. << Ouvre les yeux, regarde toi; regarde la réalité d'Haïti et ta réalité >>. <<Haïti t'a atteint, Haïti t'a touché, tu le sais maintenant >> me dit-il. << C'est ta réalité de maintenant>> . << Tu ressens ce que Haïti ressent, tu lui es connecté maintenant; cela en fait ton affaire; les blessures et les besoins sont en toi, ils t'appartiennent désormais; c'est du ressort de ta responsabilité de composer humainement avec ceux-ci; et c'est à toi de choisir le comment>> dit-il dans un ton que j'ai trouvé plutôt compréhensif. Je n'ai pu que reconnaître la vérité, une vérité que j'ai accepté à l'évidence.

Je me suis levé de mon siège plastifié de la cafétéria, avec mon cerveau m'accompagnant intégralement. Moi et Haïti, nous avons à faire....
 

Je ne doute pas que mon cerveau prépare une quatrième séance.
Gilles Thibault
 

0
 
Commentaires (0):
Aucun commentaire
 
 
 
 
 
 
 
Blogues