La nouvelle la plus rapide
le le mardi 27 avril, 2010
Périple d'un Excentrique
Par : Alfred Lejeune
Dehors, un après midi de septembre 1938 je sais qu’il fait beau. Je suis à l’une des fenêtres d’en avant de notre maison. Je suis encore trop jeune pour aller jouer seul au grand air alors je m’amuse à regarder partout. Après l’été, très peu de voitures, un marcheur de temps en temps, un bicycle ou deux et toujours à peu près le même petit trafic par des personnes que je connais parfois. Mais à ma manière, l’enfant de quatre ans que je suis y découvre malgré tout de petites nouveautés. Comme j’ai hâte d’aller pédaler une bicyclette et me perdre à gauche et à droite dans ce monde inconnu à quelques cents pieds plus loin, ou encore me balader dans les nombreux sentiers de cette forêt qui nous entoure. Quand j’irai à l’école l’année prochaine je devrai marcher seul sur le côté de cette grande route. Là j’aurai la chance de voir toutes ces nouvelles choses de plus près.
Et tout en pensant à l’inconnu dans un avenir rapproché et tout en regardant mieux la route jusqu’à l’horizon j’apercevais quelque chose au loin. Et à mesure que cette chose arrivait de plus en plus près je distinguais une sorte de rouleau avec un manchon qu’une personne inconnue poussait comme on pousse une brouette. Du jamais vu dans nos parages. Plus près je vis que c’était un simple baril en métal sur lequel était bien attaché deux pneus de voiture de la même dimension. Tout cela semblait fait par un expert et rouler à la perfection. L’homme qui poussait derrière ne paraissait pas du tout fatigué.
Plus tard j’appris par la radio et les journaux que c’était un jeune homme de Vancouver, c’est à dire du Pacific a l’autre bout du Canada qui avait fait le pari de rouler un baril en marchant jusqu’à l’océan Atlantique. D’un océan à l’autre et à travers tout le Canada à pied disait-il. Cet étranger disait aussi qu’il était à la recherche d’une compagne. En effet, sur une pancarte attachée à sa valise aux manchons de sa drôle de brouette on pouvait lire : «Burnest Heard, the world’s greatest lover walk across Canada». Aux journalistes qui l’approchaient il dit qu’il cherchait femme à marier, qu’il la voulait blonde aux yeux bleus et si par bonheur il la trouvait il construirait une meilleure voiture munie d’un siège et qu’il la tirerait à pied de nouveau jusqu’à Vancouver sa ville préférée. L’heureuse élue de son choix n’aurait pas à se fatiguer ni à marcher un seul pas. Si cela se produisait l’un de ces heureux jours il promettait aussi d’abandonner sur le champ son baril actuel.
Il termina sa marche à Halifax juste avant les neiges de ce bel automne de 1938. Comme c’était avant la grande guerre qui devait commencer l’année suivante, on inspecta son bagage, jusqu’à même trouver une porte secrète de son baril et tout vérifier. Ce n’était pas un espion nazi comme plusieurs l’avaient imaginé tout au long de son périple, mais un simple aventurier qui vivait au jour le jour en s’occupant tout bonnement de ses petites affaires. Et il avançait toujours, ne flânant nulle part, car l’année suivante en 1939, selon les journaux de partout, il refit surface à New-York, plus précisément à la Grande Exposition Universelle de cette même année, toujours avec le baril et pas de blonde aux yeux bleus. Par la suite, pas d’autres nouvelles. Ce fut pour nous comme pour vous maintenant la fin de cette bizarre aventure.
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