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le le mercredi 11 février, 2009
Le Feu follet

   J’ai le goût de partager une histoire, une parmi celles qu’Alphonse contait les soirs d’autrefois. Oh! Longtemps passé. Souvent on allait chez lui, ce vieil oncle de notre père. Je ne sais pas bien quel âge on pouvait avoir mon frère et moi, mais c’était le temps où l’on n’a pas commencé à courir les filles et le temps où l’on va toujours ensemble aux mêmes endroits sans trop se chamailler. Ce n’était pas très loin de chez nous, dans une autre maison semblable à la nôtre. Les soirs d’automne surtout, après le souper vers la brunante, ce temps propice aux histoires étranges qui s’ajoutaient à celles apprises à l’école. Seule ombre au tableau, la promesse à notre mère de rentrer sans fautes à neuf heures tapant, car les heures passent très vite quand elles sont remplies de merveilles.

   Ce soir-là d’un autre siècle Alphonse contait une histoire de la fin du siècle d’avant. C’est loin ce temps-là mes chers amis, disait-il. Et pour nous à cette époque, cela nous semblait comme un temps d’avant la création, presque une éternité. C’était l’époque des vrais fantômes. Et Alphonse, il en ajoutait, comme on disait dans le temps. Et ne voulant rien perdre de tout ce qu’il pouvait raconter, nous nous faisions une règle de ne jamais manquer ses contes du samedi soir. Mes chers amis. Et déjà on se sentait bien d’être assis là chez lui avec d’autres de tout âge à l’écouter. Quand il disait mes chers amis à tout bout de champs, à tout le monde, on sentait qu’il était d’humeur à bien jouer son rôle de conteur.

« C’est arrivé un soir en m’en revenant de la Dune», dit-il. C’est ainsi qu’il commençait souvent. C’était des histoires de jeunesses qui lui arrivaient en revenant à pied de Belledune la nuit. Dans la plupart de ses contes d’Alphonse parlaient des choses qui lui arrivaient dans sa propre vie. Cela lui permettait de rendre les événements plus vraisemblables et de cette manière couvrir plusieurs bonnes menteries.

«C’est arrivé un soir en m’en revenant de la Dune, dit-il en jetant par le rond du poêle sa chique de tabac usée. Difficile de parler et de chiquer du tabac en même temps. Donc il s’en débarrassait pour quelque temps. C’était dans le temps que j’allais voir ma femme Orise, continua-t-il. Elle est juste là, elle peut vous le dire.

Bi’n oui, il faut bi’n que les mariages commencent quelque part vous savez ; dit-elle d’un air complice.

Mais j’allais juste les bons soirs par exemple, continua Alphonse. Ça veut dire que trois fois par semaine j’marchais les quatre miles qui nous séparaient .

Moé mes chers amis, jusque là dans ma vie j’avais jamais connu la vrai peur, mais c’te soir là je ne l’oublierai jamais d’ma vie.

   C’est en r’venant vers les neuf heures et quart que je m’adonnai à r’garder au loin du côté d’ la mer. Ah! mais j’ai dit, c’est du feu! quelqu’un a mis le feu à la clôture de lisses. Mais à bi’n regarder j’ai dit : mais c’est bleu! c’est pas du vrai feu. Et y’avait pas d’lune. Un temps couvert, rien dans le ciel. C’était noir comme sous terre. Tout d’un coup ça s’est mis à grimper la clôture! le v’là qu’y s’forme en boule p’is qu’y s’met à rouler par le grand chemin où j’étais! oui mes gars, vrai comme j’suis là! en plein sur la lisse d’en haut. Quand y’a pris son air à toute vitesse, c’est là que la peur m’a pris. Une première idée, filer à toute jambe vers la maison du fermier le plus proche, mais malheur à moé quand l’yable s’en mêle. Cette ferme était bi’n trop loin du grand ch’min et j’ai eu doublement peur. J’étais terrorisé.

   Et c’est quand on a vraiment peur que les idées courent vite. Tiens, j’me suis dit à l’instant, à cette allure-là y’a pas de doute, c’est un vrai feu follet. En pensant à tout le reste du village qui vivait en paix à cette heure même, mon grand père m’est venu à l’idée. Il disait lui, quand tu vois un vrai feu follet, prend ton couteau de poche et plante le solide dans du bois. Cte feu-là c’est l’âme errante d’une personne défunte qu’est pas encore rendu dans l’autre monde. S’il frappe le coupant de la lame il revient sur terre, ajoutait-il. Cette idée n’allait pas du tout me rassurer, car j’me suis dit sur le coup, si c’est un bon vivant y’a pas de danger, mais l’idée qu’il peut aussi bien être un étranger méchant, plus grand et plus gros qu’un gars d’icite me poussait à agir au plus vite. Enfin je me suis dit, c’est peut-être un ami que je connais et cela me tranquillisa un peu.

   Toutes ces idées me passaient par la tête quand j’ai piqué la lame de mon couteau à quelques pieds des piquets, mesurés à la hâte sur la lisse. La raison, c’est que j’voulais qu’il tombe en plein dessus en sautant l’avant dernière pagée de clôture avant le ch’min de roy. C’était maintenant un peu plus clair autour de moé car il s’approchait à toute vitesse et dans ma grande peur je me tenais prêt à déguerpir. Et à son dernier saut j’ai vu dans cette boule de feu échevelée, quelque chose comme un nez, de drôles de yeux et une bouche moqueuse qui semblait rire de ma grande épouvante. Juste le temps de l’examiner vite une dernière fois car tout d’un coup, vlan! En plein sur la lame! Tout devint noir comme avant, excepté une chose. C’était maintenant des yeux allumés comme deux tisons qui s’avançaient vers moé. Dès là je suis parti comme l’éclair en m’disant que j’allais courir plus vite que j’avais jamais couru d’ma vie. Parce que, quand la peur se rend jusqu’aux jambes on court deux fois plus vite ou on s’évanouit. Moé j’ai couru. Et vite. Assez vite que les clous de mes bottines en faisaient des étincelles sur les roches. Par bout j’touchais pas à terre. De temps en temps je jetais un coup d’œil derrière et il était toujours là à la même distance. Un démon de monstre enformosé.

- Métamorphosé Alphonse! dit Orise pour le corriger.

- Pas étonnant que le mot est long ma chère. Ça veut dire que y’était vraiment pas beau à voir!

   C’est là que j’aperçus une lueur au loin. Je m’en allais tout droit par la maison d’Éphrem en haut d’icite. Je me suis dit, y’é pas encore onze heures. Quelqu’un doit veiller. Et dans ma hâte de trouver du secours j’allais encore plus vite, et cette chose terrible venue de nulle part n’arrêtait pas de me talonner. Ça pas été long, dit Alphonse que j’étais rendu sur le perron d’Ephrem et que j’rentrais à l’épouvante comme le tonnerre dans la porte. Éphrem assis dans sa berceuse près du poêle lâcha du coup sa pipe au plancher et se planta droite debout. Ses deux fils plus âgés, Bébert et Tofile qui jouaient aux cartes à la table de cuisine restèrent figés là. C’est croire que j’avais réveillé toute la maisonnée, parce que la femme d’Éphrem et le reste des plus jeunes se tenaient au milieu de l’escalier et me voyaient là pâle comme un drap, assis en plein milieu du plancher. J’pouvais plus bouger. J’aurais du avoir l’air bête. Une chance que j’étais tombé sur du bon monde. Éphrem c’est pas un homme sévère p’is elle non plus. Tout de suite la pauvre femme s’est mis à balayer et bi’n essuyer la cendre de pipe et les tisons éparpillés sur le prélart d’la cuisine.

   Revenant un peu à moi-même j’ai vu que dehors c’était le grand silence. «Y’a rien, pas une seule lueur», dit Bébert qui s’était collé le front à la vitre. 

   Le vieux Éphrem sans perdre de temps et ne croyant pas mon histoire mit son chapeau de feutre et sortit sur le perron d’en avant pour essayer de voir quelque chose qui expliquerait ma drôle de manière de tomber dans une maison. Tout le monde attendait qu’il rentre. Moé j’essayais de reprendre mon souffle et revenir à moi-même.

En entrant Éphrem s’approcha de moé avec un couteau dans la main.

Mais j’ai dit : «C’est mon couteau Phrem »!

Il me dit : «Sais-tu où j’l’ai trouvé Phonse »?

J’ai dit : «Où»?

«Piqué dans le cadre de porte», il dit. Puis il ajouta de son air le plus sérieux du monde : «Tu peux te compter vraiment chanceux Phonse que c’était un jeune feu follet malhabile au couteau, parce que si c’eut été un vieux feu follet exercé au tir du couteau mon gars, tu l’avais en plein entre les deux épaules.

En lui accordant cette satisfaction de croire à la supériorité des hommes de son âge dans plusieurs domaines j’ai répondu : « Oui Phrem. C’est absolument vrai. »

Le soir suivant quand j’suis retourné voir Orise, j’ai raconté l’histoire à son père et à toute sa famille. Beau-père inquiet s’est levé, est venu me serrer la main en disant : «T’auras p’us à courir en pleine nuit Alphonse. L’une de ces soirées tu pourrais rencontrer un vieux feu-follet franc tireur au couteau et tu serais plus là pour nous conter des histoires. J’te donne ma fille en mariage, parce qu’Orise est aussi d’accord ».

Comme en ce temps-là j’étais un gars pas mal timide, cela m’a évité toutes les cérémonies de la grande demande officielle devant témoins.

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