Ce soir-là chez Alphonse il y avait plus de monde que de coutume. Des bûcherons descendus pour les Fêtes arrivaient après la coupe d’automne pour échanger des histoires et se raconter de nouvelles blagues. Des fumeurs de pipe pour la plupart d’entre eux. Orise qui préférait l’arôme du tabac canayen à la chique d’Alphonse les recevait bien. Elle s’assurait qu’une grande théière bien remplie demeure au chaud sur le gros poêle et le moment venu elle leur ferait goûter à sa tarte aux raisins.
Pendant qu’Alphonse se tranchait une chique de tabac fraîche avec son couteau de poche, Eudore à Théo, l’un des fumeurs dit : « J’croyais qu’un jour t’allais prendre la pipe Alphonse». Tous savaient que des paroles sur ce ton-là étaient l’étincelle qu’Alphonse avait besoin pour se mettre aussitôt à raconter.
Impossible de m’habituer, répondit-il à Eudore. Trop longtemps sur la chique et ça c’est pas d’hier. Moé mes chers amis j’ai commencé à chiquer à l'âge de vingt ans au moulin à Mécordé et comme tous ceux qui travaillent entourés de copeaux de bois il me fallut abandonner la cigarette. Personne ne fume icite qu’il nous a fait comprendre en arrivant, le vieux Mécordé, autrement vous perdez votre job. Et moé j’fumais déjà pas mal chez nous quand je restais chez mon père. En marchant les deux miles matin et soir j’en boucanais une bonne demi douzaine à chaque fois. Un peu plus en allant parce que j’savais qu’en arrivant c’était le grand jeune. Mais une bonne fois dans les premiers jours au moulin en manoeuvrant la pitoune le goût de fumer m’a saisi. J’pouvais p’us attendre. P’is j’travaillais mal. J’aurais pu me blesser parce que ça me rendait nerveux.
Vous connaissez Joe à Médor? Lui, y roulait les billots à l’autre boute d’la pile et en me voyant agir de travers y m’a crié : « mâche Phonse, fais comme moé. C’est moins ennuyant p’is ça amuse les idées.» Alors bon! j’ai dit : « si ç’est ça, c’est c’qu’y me faut.» C’est là q’j’ai sorti mon paquet de Zig-Zag p’is q’j’en ai mis une bonne pincé en plein dans la bouche. Ça goûtait l’yable la première fois, j’ai cru être malade. Mais y paraît qu’avec d’la volonté on s’habitue à tout. C’est vrai parce qu’après une semaine le goût m’est resté. On aurait dit qu’q’chose comme une faim. Une fois rendu au lunch de dix heures, c’est lui Joe à Médor qui m’a dit en m’offrant sa figue de Club : «Tiens Phonse, goûte ça, c’est du vrai ». Y’avait raison. C’était du vrai. C’est pour ça qu’après j’ai toujours chiqué le même que lui. C’est pour dire aussi que le soir que j’ai vu mon feu follet j’aurais pu le noyer d’un seul jet de jus de chique, mais j’étais encore trop jeune pour chiquer et aussi je courais b’in trop vite par la peur. Et tous se mirent à rire.
Au moulin à scies maintenant tous savaient qu’il n’y aurait pas de feu. Mécordé était de meilleure humeur et n’avait plus besoin de roder partout autour comme une mouche. Il voyait qu’on travaillait mieux et que sa place ne passerait pas au noir. C’était ça ou perdre notre job. Pas d’job pas d’argent, pas d’argent rien.
Cependant cela amena une autre sorte de problème. Écoutez b’en continua Alphonse en baissant un peu la voix: «y fallait pas traîner sa chique en allant voir les filles. Orise est là, elle peut vous le dire. Surtout son père qui avait dit; y’en a pas une dans cte maison icite qui mariera un chiqueux.»
«Oui dit Orise, Alphonse il trichait, il la laissait sur l’poteau d’la barrière. Notre maison était loin du chemin et ça lui donnait l’temps de croquer ses paparmanes. Mais j’avais comme un doute qu’il chiquait avant notre mariage», dit-elle de son air de bonne personne.
Au commencement, reprit Alphonse, elle en trouvait caché dans la r’mise au fond des tablettes. Elle a laissé faire pour un bout de temps, p’is une bonne fois, en me r’gardant scier du bois, c’est là qu’elle m’a vu. J’essayais de cracher en cachette en me tournant la tête du côté d’la grange. Toujours que, quand j’s’us rentré pour dîner elle m’a dit d’une voix forte que jamais j’avais entendu : « Alphonse je sais q’tu chique? ». Oui j’ai dit, en me sentant coupable comme un voleur de grand ch’min. C’est la faute à Mécordé, j’ai dit. Y veut pas qu’on fume sur la job. On fini par chiquer. P’is c’est pour dire Orise q’y’a du bon dans toute. Premièrement ça sauve les moulins à scies, deuxièmement pas d’boucane, dans les poumons rien que de l’air pur, troisièmement ça coûte moins cher q’la cigarette parce qu’on peut chiquer la même prune toute la sainte journée.
Je crois qu’elle a compris mon dire parce qu’elle a fini par me conseiller de prendre une cannette de saindoux vide et de m’en servir comme crachoir si j’voulais chiquer dans la maison, p’is de pas oublier de la laisser dans la r’mise à l’entrée. Mais en janvier pour pas geler la maison en ouvrant la porte d’la cuisine à chaque fois, elle a fini par me dire de rentrer la spitoune.
«Oh! je voulais pas faire de drame avec ça», dit-elle à tout ceux qui veillait. « J’me doutais que y’a longtemps qu’il chiquait et que j’étais maintenant mariée et tout ça ne r’gardait plus mon père. Et ma promesse à l’église devant le curé et devant Dieu, pour le mieux et pour le pire j m’en souvenais». Et elle qui préférait en rire aujourd’hui se mit à glousser par petits coups à sa façon coutumière. Oui dit Alphonse, j’étais content de la tournure des affaires.
Un bon jour après elle m’a dit : « si jamais au printemps j’ai la chance de m’rendre jusqu’à Bathurst j’t’acheterai un vrai crachoir. Mais cette année-là ils ont ouvert le gros magasin général icite au village et là y vendaient tout ce qu’on trouve à la grandeur d’une maison. Cinquante cent, tiens! Une demi journée d’ouvrage. Quand même cher pour un p’tit bol de granite. Nous autre on gagnait une piastre par jour. Ça prend pas la tête à Papineau pour démêler ça, mais c’était la crise mes chers enfants. Maintenant c’est fait, une bonne spitoune c’est durable, ça fait la vie. Moé J’ai connu une vieille qui se servait de la même spitoune depuis vingt ans. Moé aussi j’ai toujours la même. Tiens! elle est là juste derrière le poêle. C’est pas une spitoune comme à l’hotel Thibo de Cambellton, parce que là y’a d’l’argent qui rentre avec tous les gars qui se rendent bûcher dans la Matapédia et qui souvent s’arrêtent là. Lui, le bonhomme Thibo y met rien q’des spitounes en beau cuivre partout. Y dit que dans une place publique il faut que ça brille. C’est bon pour la clientèle et ça se rince deux fois mieux à l’eau claire, qu’il dit. Ça fait que, mon cher Eudore, maintenant que c’est possible de chiquer partout et pour répondre à ta question, j’vas t’dire que la pipe j’y pense jamais.
| Titre |
Date |
|---|---|
| Les deux coqs | 7/12/2010 |
| Conte de la Puce | 23/11/2010 |
| Périple d'un Excentrique | 27/04/2010 |
| Corne de Brume | 23/01/2010 |
| Piastre volée ou envolée | 22/11/2009 |
| Noël d'Antan | 12/04/2009 |
| Le Grand Maître | 22/03/2009 |
| Le Chien Savant | 28/02/2009 |
| L'Ami Willie | 18/02/2009 |
| La Chique de Tabac | 15/02/2009 |
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