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Antonine Maillet: un colloque de réjouissances
Mise à jour le samedi 06 septembre 2008
Par: Lonergan, David
C'est tout de même impressionnant de rencontrer des universitaires venus d'un peu partout dans le monde pour parler chaleureusement d'Antonine Maillet et de son rayonnement dans leur pays.

Des difficultés de la traduction à l'universalité du propos en passant par l'impact de sa thèse sur les études rabelai-siennes, ces spécialistes ont brossé, d'une communication à l'autre, un portrait fascinant de la richesse et de l'importance de l'oeuvre de Maillet.

Le tout dans une atmosphère cordiale, joyeuse, parfois même enjouée, qui s'est terminée pour la plupart des conféren-ciers le samedi soir autour d'un bon repas en imaginant un colloque en Slovaquie, une rencontre en Suède, un événement au Japon, une fête au Québec. Tous se retrouvant bien évidemment lors de ces multiples occasions. La solidarité, fondement même de l'oeuvre de Maillet, ressortait de tous ces échanges.

L'oeuvre, on le sait, est immense, généreuse, qui coule comme un grand fleuve pas toujours tranquille. Ce colloque, qui a eu lieu vendredi et samedi derniers, se voulait une fête pour souli-gner ses "50 ans de carrière littéraire".

D'entendre la Slovaque Zuzana Malinovska parler de la correspondance entre l'histoire de son peuple et celui de Pélagie et de la difficulté de traduire sans la dénaturer la riche langue "maillettent" démontrait la portée universelle de l'oeuvre. Thème qu'explorait également l'Espagnole d'origine et professeure au Campus d'Edmundston Blanca Navarro Pardinas en liant l'univers des auteurs sud-américains avec celui de Maillet.

Mais alors que Malinovska décrivait la situation de son peuple, longtemps domi-né par les Tchèques, placé dans une situation minoritaire et dans un contexte politique dans lequel la liberté n'existait pas du temps de la Tchécoslovaquie communiste, expliquant que la quête de Pélagie trouvait une résonance directe avec la leur, Pardinas insistait sur la fusion entre le quotidien et le merveilleux dans ce même roman d'où découlait l'universalité de cette expérience esthétique.

Le Japonais et spécialiste de la littérature française Takayasu Oya a découvert Maillet à la suite du prix Goncourt. Pélagie le fascine et l'incite à lire d'autres oeuvres de Maillet. Sa curiosité éveillée, il s'intéresse à l'Acadie et, comme il le dit lui-même, a "un coup de foudre" pour elle. Il décide alors de raconter aux Japonais l'Histoire de l'Acadie, livre qu'il a lancé cette semaine à Moncton: évidemment, il faut connaître le japonais pour l'apprécier... Comme Maillet n'est pas traduite dans sa langue, il compte bien soit inciter des traducteurs à s'y atteler, soit s'y lancer lui-même.

La traduction et ses difficultés étaient au coeur de la communication du Brésilien Renato V. Henriques de Sousa. D'une langue à l'autre, les mots ne recouvrent pas nécessairement la même réalité, ce qui pose des problèmes de compréhension et une expérience de lecture décalée à cause de la traduction. Ainsi, "pays" a un sens plus étroit en portugais qu'en français. De plus, Maillet a transposé la langue orale acadienne en langue litté-raire: comment réussir à faire de même en portugais sans perdre la vitalité et la richesse de son style? Problème qui a soulevé beaucoup d'intérêt chez tous les universitaires présents, tous familiers avec la langue de Molière, et conscients que la seule façon de faire connaître les oeuvres de Maillet dans leur pays était de passer par la traduction.

Le Louisianais David Chéramie et le Québécois Claude La Charité se sont intéressés à l'influence de Rabelais sur Maillet. Chéramie cherchant à définir "le géant mailletien", La Charité soulignant l'importance de la thèse de doctorat de Maillet, Rabelais et les traditions populaires en Acadie (1971), sur les études consacrées à Rabelais. Excellent conteur, La Charité a raconté comment sa vie professionnelle a été orientée par Maillet. En secondaire IV, il assiste à une représentation des Drôlatiques, horrifiques et épouvantables aventures de Panurge, ami de Pantagruel, d'après Rabelais, dans laquelle Maillet s'amuse ferme. S'il oublie rapidement qui en est l'auteure, il est fasciné par Rabelais, achète ses oeuvres, mais n'y comprend rien parce qu'elles sont écrites en vieux français. Mais l'intérêt demeure et il décide de faire sa maîtrise sur Rabelais, ce qui l'amène à lire la thèse de Maillet, et de là ses autres oeuvres.

Mais il n'y avait pas que des "étrangers" à ce colloque. Par exemple, Denis Bourque et François Giroux se sont penchés sur les différentes versions d'un texte: car l'oeuvre chemine et les versions, les brouillons pourrait-on dire, peuvent se multiplier. Les deux oeuvres étudiées posaient des questions différentes. Bourque a identifié plu-sieurs versions des Crasseux qui sont fort différentes: songez que Citrouille se suicide dans la version publiée par Leméac (en 1973), mais pas dans celle jouée par le Théâtre Jean-Duceppe (en 1976). Giroux a retrouvé le tapuscrit annoté par l'éditeur de Chronique d'une sorcière de vent (1999). L'éditeur suggère de nombreuses coupures qui transforment l'oeuvre originelle.

Les commentaires d'Antonine Maillet sur ces deux communications ont consi-dérablement enrichi les propos très pertinents des deux universitaires. D'abord en rappelant son cheminement d'écriture dans Les Crasseux, elle pour qui le texte définitif est celui publié par Leméac, ensuite en précisant qu'elle n'aurait pas dû suivre à la lettre les demandes de son éditeur de l'époque. Par cela, elle illustrait à la fois que l'écriture est toujours une remise en question de ce que l'on a écrit, et que, parfois, il faut savoir ne pas céder aux pressions, mais plutôt chercher à comprendre si les changements demandés sont ceux qui sont nécessaires; ainsi, dans Chronique d'une sorcière de vent, Maillet pense que le roman posait des problèmes, mais que la solution était autre. Et d'ajouter en s'adressant à Giroux: "Quand vous avez lu le texte [coupé], j'ai vu le roman que je voulais faire".

La présence continue d'Antonine Maillet a donné aux communications une dimension plus riche parce qu'elle les commentait sans jamais les juger, même si parfois elle pouvait être en désaccord avec certains propos. On avait le sentiment de vivre un événement rare. On vivait une fête, celle de la célébration de la petite dame de Bouctouche devenue une grande écrivaine mondiale. Et tout le monde en ressentait de la fierté.

lonergan@nbnet.nb.ca

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