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L’escroquerie des missiles de défense
Mise à jour le vendredi 29 août 2008
Par: Dyer, Gwynne
Le cynisme et l’hypocrisie font toujours partie de la politique internationale, mais dans le cas de la Pologne et des missiles antibalistiques, tout le monde dépasse la mesure. De tous ceux qui sont engagés dans cette controverse, les Polonais, les Russes ou les Américains, aucun ne croit un seul mot de ce qu’il dit au sujet de ce système si mal conçu de défense antimissile, dont la principale caractéristique est qu’il ne fonctionne pas - qu’il n’a jamais fonctionné et ne le fera probablement jamais. Cependant, nous sommes tous censés rapporter leurs propos comme s’ils avaient une importance.

Washington souligne que l’installation de missiles antibalistiques en Pologne a pour but de protéger les États-Unis et leurs alliés des missiles balistiques iraniens à longue portée (qui n’existent pas) équipés d’ogives nucléaires (que l’Iran ne possède pas davantage). Pourtant, alors que les pourparlers américano-polonais sur la question étaient dans l’impasse depuis des mois, Varsovie a subitement accepté, il y a une semaine, d’accueillir une base de missiles antimissiles - parce que les Russes en seraient furieux.

Les Polonais, inquiets au sujet des intentions de la Russie en observant les récents événements de Géorgie, veulent adresser à Moscou un signal de défi par l’implantation sur leur territoire d’une base militaire américaine permanente. Ils ne se soucient pas des missiles iraniens fictifs. Et s’ils craignent parfois les missiles russes bien réels, ils ne sont pas assez stupides pour croire que ce système de défense antimissile américain les protégerait vraiment. Il ne marche pas.

Dans ce cas, pourquoi cela bouleverse-t-il à ce point les Russes? Pourquoi le général Anatoli Nogovitsine, numéro deux de l’état-major russe, a-t-il publiquement averti la Pologne, la semaine dernière, qu’abriter les intercepteurs américains pourrait faire d’elle la cible d’une frappe nucléaire? Les Russes ne sont-ils pas au courant de leur inefficacité?

Bien sûr que si, mais l’armée russe, comme toute force militaire professionnelle, a besoin d’une menace étrangère spectaculaire pour justifier la part des ressources nationales qu’elle exige. Et pour les besoins de cette cause purement politique, les missiles américains deviennent redoutables. Les stratèges de Moscou affirment que ce système est en fait destiné à abattre les missiles balistiques russes, et donc à amoindrir la force de dissuasion de la Russie en détruisant sa capacité de représailles en cas d’attaque américaine.

Bien entendu, c’est absurde. Même si les missiles antibalistiques américains fonctionnaient comme on le prétend, 10 lanceurs placés sur la côte baltique de la Pologne ne font pas une grande différence face aux 848 missiles balistiques russes à longue portée, dont des centaines peuvent être lancés par des sous-marins qui sont bien plus proches des États-Unis que des intercepteurs basés en Pologne. Les Russes font seulement semblant d’avoir peur de missiles antibalistiques tirés depuis la Pologne, bien qu’ils soient sérieusement irrités par l’installation de bases américaines dans ce pays.

L’importance symbolique de l’ouverture par les États-Unis d’une nouvelle base militaire si près de la Russie, en pleine confrontation diplomatique au sujet de la Géorgie, est claire pour tout le monde, et c’est à cela que Moscou réagit. Même dans ces conditions, menacer la Pologne d’une attaque nucléaire semble un peu poussé à l’extrême - sauf qu’en réalité, cela ne veut rien dire, et tout le monde le sait aussi.

La Pologne est déjà une cible de frappes nucléaires au cas extrêmement improbable où éclaterait une guerre atomique russo-américaine. Comme le sont tous les membres de l’OTAN, menée par les États-Unis. Mais cela n’empêche pas grand monde de dormir, parce qu’une telle guerre a vraiment peu de chances de se produire. Le général Nogovitsine n’a annoncé aucune politique nouvelle; il a seulement parlé plus franchement que d’habitude à propos d’une réalité permanente, dans l’espoir d’intimider les couches les plus naïves de la population polonaise.

Du point de vue militaire, une minicrise provoquée par l’installation en Pologne d’une équipe américaine championne de danse kung-fu aurait à peu près autant de sens. La future base américaine de défense antimissile en Pologne donne à tous les protagonistes un moyen de s’exprimer politiquement, tout en étant dénuée de la moindre importance stratégique. Mais pourquoi les États-Unis ont-ils dépensé entre 120 et 150 milliards $ pour ce système ridicule et inutile depuis que le président Ronald Reagan a lancé, en 1983, le projet baptisé "Guerre des étoiles"?

Justement parce que depuis 1983, ce projet de défense antimissile permet constamment aux sénateurs, aux députés et aux présidents américains de verser des sommes astronomiques à l’industrie de l’armement, en échange de contributions bien plus modestes, mais politiquement vitales pour les campagnes électorales de la part des entreprises de ce secteur. Le coût de cette technologie sera toujours sans commune mesure avec son efficacité, mais ce projet tiendra contre vents et marées, tellement les politiciens sont nombreux à en profiter.

Pourquoi le financement de cette technologie sera-t-il toujours un gaspillage? Parce que même si on finissait par arriver à en obtenir les résultats voulus, c’est toute la notion de missile de défense antibalistique qui est ridicule. II coûtera toujours 10 à 100 fois moins cher de déjouer les missiles antibalistiques en équipant les ogives en approche de leurres et d’autres "aides à la pénétration", de les rendre manoeuvrables, etc., que d’accroître l’efficacité des intercepteurs.

Au bout d’un quart de siècle d’efforts, cette efficacité est si faible que sur les cinq derniers essais réalisés, seuls deux ont réussi. Et ces essais sont menés délibérément de manière à favoriser le système antibalistique: les défenseurs connaissent le modèle, la trajectoire et l’objectif des missiles en approche. Dans des essais plus récents, on a exclu l’usage des leurres pour tenter de gonfler le taux d’interception. Malgré tout, ce système a été déployé, d’abord en Alaska et maintenant en Pologne.

C’est une stratégie de l’imaginaire mise au service du complexe militaro-industriel, et aucun stratège au fait de la situation ne la prend au sérieux. Mais elle permet bel et bien à ceux qui en usent de faire des gestes symboliques tout à fait impressionnants, bien que passablement coûteux.

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