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Malaisie: l’histoire se répète?
Mise à jour le samedi 05 juillet 2008
Par: Dyer, Gwynne
Photo : Associated Press, Vincent Thian.
C’est une sacrée coïncidence qu’Anwar Ibrahim soit de nouveau accusé de sodomie, dix ans après avoir failli une première fois accéder au poste de premier ministre de Malaisie pour finir en prison.

En lisant les premiers comptes-rendus sur les accusations portées contre le chef de l’opposition malaisienne, Anwar Ibrahim, il a fallu que je vérifie la date en haut de la page. Sommes-nous revenus des années en arrière? S’agit-il de ce dossier vieux de dix ans? En tout cas, c’est une sacrée coïncidence qu’Anwar Ibrahim soit de nouveau accusé de sodomie, dix ans après avoir failli une première fois accéder au poste de premier ministre de Malaisie pour finir en prison (la sodomie est considérée comme un crime en Malaisie).

Il y a dix ans, le premier ministre était Mahathir Mohamad, un autocrate au pouvoir depuis longtemps qui avait fait d’Anwar Ibrahim son vice-premier ministre. Les deux hommes s’étaient brouillés sur des sujets de politique économique et parce que l’ambition politique d’Anwar Ibrahim était trop claire. Celui-ci avait alors été inculpé de corruption et - pour faire bonne mesure - de sodomie. Il fallait réduire à néant sa crédibilité: un ancien employé fut alors persuadé de porter plainte contre lui.

Anwar Ibrahim est marié et père de six enfants. Cela n’empêche pas qu’il puisse être coupable d’un viol homosexuel, mais il y avait dans cette affaire de nombreux éléments douteux. Notamment le fait qu’il avait été presque battu à mort par le chef de la police nationale en personne après son arrestation. Anwar Ibrahim avait néanmoins été condamné et emprisonné. Sa carrière politique semblait finie.

En 2003, à l’âge de 78 ans, Mahathir Mohamad a fini par prendre sa retraite. L’année suivante, les tribunaux annulaient la condamnation d’Anwar Ibrahim pour sodomie. Il a donc été libéré, mais sa condamnation pour corruption n’ayant, elle, pas été cassée, il restait encore inéligible durant cinq ans. Cependant, la coalition d’opposition en était arrivée à le considérer comme son leader et son épouse, Wan Azizah Wan Ismail, est devenue la chef de file de l’opposition au Parlement.

Et puis, au début de l’année, la politique malaisienne a basculé. Lors de l’élection de mars, le Front national au pouvoir a perdu la majorité des deux tiers au parlement national qu’il détenait depuis quarante ans, obtenant une majorité suffisamment courte pour risquer de s’effondrer dans le cas où une vingtaine de ses membres rallieraient le camp de l’opposition. Et ce n’est pas à exclure, vu la manière dont fonctionne la politique en Malaisie.

Le Front national au pouvoir comme l’alliance d’opposition conduite par Anwar Ibrahim sont des coalitions de partis qui représentent les trois principales composantes ethniques de Malaisie: Malais, Chinois et Indiens. Dans une certaine mesure, elles sont justement au coeur du débat politique - beaucoup de membres dirigeants de la coalition d’opposition, y compris Anwar Ibrahim lui-même, sont d’anciens membres du Front national déçus dans leurs ambitions -, mais certains partis d’opposition cherchent aussi à renverser toute la logique ethnique de la Malaisie.

Les Malais, un peuple de marins qui se sont convertis à l’islam au XVe siècle, constituent la majorité de la population actuelle de la Malaisie. Mais lorsque le pays était une colonie anglaise, on a fait venir un grand nombre de travailleurs chinois et indiens. Leurs descendants représentent aujourd’hui 40 % des 26 millions d’habitants que compte le pays.

Les immigrés ont vite pris les rênes de l’économie, tandis que la majorité malaise a continué de mener un mode de vie rural, à être moins instruite et bien plus pauvre. Le ressentiment des Malais a fini par exploser. En 1969, des émeutes raciales sanglantes ont failli déchirer le nouveau pays. Pour tenter de calmer le jeu, la "nouvelle politique économique" de 1970 a accordé aux Malais un accès privilégié aux emplois et aux contrats du service public, aux places d’université et aux permis d’exploitation.

Depuis, la Malaisie a connu une grande prospérité, mais le Front national qui avait été créé pour préserver cette politique favorisant la communauté malaise n’a jamais quitté le pouvoir. Il faut aussi souligner que le pays n’est pas devenu une vraie démocratie. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et l’élection de mars dernier a montré combien les choses ont changé. Le nouveau gouvernement de l’État de Penang a supprimé le principe de discrimination positive en faveur des Malais dès son entrée en fonction en mars dernier. Par ailleurs, le mois dernier à Kuala Lumpur, Anwar Ibrahim affirmait que trente députés du Front national étaient prêts à rallier sa coalition, ce qui aurait offert à l’opposition la majorité au parlement national.

De plus, l’interdiction faite à Anwar Ibrahim par la justice de participer à la vie publique a expiré en avril. Il était sur le point d’essayer de conquérir un siège au Parlement à la faveur d’une élection législative partielle. Il aurait pu devenir premier ministre en septembre: ç’aurait été une révolution dans le paysage politique malaisien.

Et puis soudain, la semaine dernière, un jeune bénévole de 23 ans, qui avait travaillé pour l’opposition au cours de la campagne électorale et était devenu l’assistant d’Anwar Ibrahim, a accusé ce dernier de sodomie. Le prévenu s’est aussitôt réfugié à l’ambassade turque, de peur que l’étape suivante ne soit son assassinat.

Anwar Ibrahim a seulement quitté l’ambassade après avoir obtenu du premier ministre Abdullah Ahmad Badawi l’assurance qu’on ne s’en prendrait pas à lui. Il peut néanmoins être arrêté à tout instant. Même s’il n’a pas monté de toutes pièces cette affaire, le Front national au pouvoir compte bien laisser cette affaire suivre son cours. Interrogé sur ce qu’il pensait des dénégations d’Anwar Ibrahim, le premier ministre a répondu qu’il était "fréquent de voir un accusé" clamer son innocence.

C’est un jeu très dangereux. L’ébullition de 1969 semble bien loin quand on voit la prospérité de la Malaisie moderne, mais c’est la politique de 1970 sur la discrimination positive en faveur des Malais qui a fait la stabilité du pays. Maintenant, cet accord doit trouver une nouvelle forme moins injuste pour les minorités. La Malaisie peut choisir la manière douce ou la manière forte. Et il se pourrait qu’elle choisisse cette dernière.

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