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L’énigme canadienne
Mise à jour le mercredi 16 juillet 2008
Par: Rossignol, Rino Morin
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Photo : L’Acadie Nouvelle, archives.
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Contrairement aux Américains et aux Français, les Canadiens n’ont pas encore développé à l’égard de leur pays un sentiment de propriété.C’est la saison des fêtes nationales. Après celle du Québec, en juin, et celles du Canada et des Américains, début juillet, c’était au tour des Français de célébrer lundi leur fête nationale. Cette farandole cocardière m’a fait réfléchir au phénomène du patriotisme. Et au même moment, j’ai visionné par hasard un reportage humoristique qui m’a amené à saisir certaines différences entre le patriotisme des uns et celui des autres.* * * C’était un reportage sur l’interdiction, dans certains coins des États-Unis, de la vente de feux d’artifice à des amateurs (pour usage domestique). On y interviewait un couple d’Américains moyens qui s’apprêtaient à braver cet interdit, quoi qu’il advienne, et à se procurer bombettes et fusées afin de fêter dignement et bruyamment leur pays, le soir du 4 juillet. Avec conviction et détermination, ils invoquaient leur droit constitutionnel à se procurer des pétards! À les entendre, quand ils faisaient allusion à leur pays, il ne faisait aucun doute qu’ils se considèrent propriétaires des lieux, les USA. Et qu’avec cette propriété, vient une sorte de jouissance usufruitière du feu d’artifice. Leur pays leur appartient. Leur patriotisme irrédentiste l’atteste. Et les pétards en témoignent! En poursuivant ma réflexion les jours suivants, j’ai pris conscience que c’est cette même assurance que les Français expriment lorsqu’ils parlent de leur propre pays et de leurs droits. La République, c’est leur propriété personnelle et collective. Ils se sont approprié leur pays et leur constitution. Bien sûr, pour ce faire il leur a fallu sortir la guillotine, mais... certains n’en sont pas morts! Aujourd’hui, la France, c’est eux. Ils sont la France, c’est clair, c’est simple, c’est non négociable. D’où les cocoricos si convaincus, et parfois presque convaincants, du si attachant coq gaulois. * * * Et puis, j’ai soudainement compris que c’est différent au Canada. Contrairement aux Américains et aux Français, les Canadiens n’ont pas encore développé à l’égard de leur pays un sentiment de propriété. Nous ne nous sentons pas propriétaires de notre pays. Notre pays ne nous appartient pas. Nous en sommes locataires. Évidemment, à l’instar des Américains et des Français, ça râle dans les chaumières lorsque nos gouvernements adoptent des mesures qui ne nous plaisent pas ou évitent d’adopter celles que nous souhaiterions. Mais ça ne va pas plus loin. Pas de défiance. Pas de bravades. Qu’une molle résignation dans nos récriminations: "que veux-tu, c’est comme ça...". Certes, on se promet de changer de gouvernement, mais rarement on se jure de changer de régime. Faudrait, pourtant. Imaginez quelqu’un qui dirait: "le chef d’État des États-Unis, c’est le président de la France". Ridicule, non? Eh! bien, on parle comme ça, nous, les Canadiens: "le chef d’État du Canada, c’est la reine d’Angleterre". On ne s’est pas approprié le pays, non plus que la Constitution. On a beau l’avoir rapatriée de Londres en 1982, avec force ululements bilingues pancanadiens, elle n’est pas encore à nous. À tel point que le Québec ne l’a même pas encore ratifiée, justement parce qu’il ne sent pas qu’elle lui confère un droit de propriété sur quoi que ce soit dans ce pays, y compris un droit de propriété sur son propre destin. Et il ne viendrait tout simplement pas à l’idée des autres Canadiens d’exiger une modification constitutionnelle en ce sens! * * * Certains pourraient arguer qu’en ce qui a trait au sentiment d’appartenance, c’est différent dans l’Ouest canadien. En effet, on ne cesse de répéter que les Westerners sont américanisés. Cela peut s’expliquer par le fait que les provinces à l’ouest de l’Ontario, en se joignant l’une après l’autre au reste du pays, au fil des ans, se sont ralliées à un projet confédéral déjà imaginé et déjà réalisé par d’autres - en l’occurrence les descendants politiques des deux puissances fondatrices du Canada, la France et l’Angleterre. Bref, en se greffant au Canada, plusieurs de ces provinces n’avaient rien à cirer des considérations historiques si chères à ceux qui prétendent en être les deux peuples fondateurs. De plus, leur sentiment d’identité a été teinté des rapports plus étroits qu’ils entretenaient avec leurs vis-à-vis américains qu’avec leurs lointains concitoyens canadiens de l’Est. Cela dit, américanisés ou non, les habitants de l’Ouest tiennent quand même au Canada, et ils tiennent eux aussi à en devenir propriétaires un jour. The West wants in clament-ils, reprochant au gouvernement fédéral de les délaisser, d’ignorer leurs desiderata. Évidemment, le jour où on entendra plutôt the West wants out, le gouvernement fédéral leur prêtera une oreille plus attentive! * * * Ce sentiment confus d’appartenance a mari usque ad mare, comme le dit la devise canadienne, explique fort bien que les provinces canadiennes - et surtout leurs citoyens! - en soient encore à chercher une définition du pays qui puisse leur donner, enfin, le sentiment d’en être les propriétaires! C’est peut-être dans l’histoire du pays qu’il faut chercher la clé de l’énigme canadienne. Outre les premiers habitants, les autochtones, l’aventure commence avec la France en 1604-1608. L’Angleterre s’amène définitivement avec la Conquête en 1759-1763. En 1840, on en est rendu à un Haut-Canada et un Bas-Canada qu’il faut unifier dans l’Acte d’Union, lui-même remplacé en 1867 par la Confédération, union de quatre provinces. Au fil des ans s’ajouteront d’autres provinces et d’autres territoires, pour aboutir en 2008 à dix provinces disparates au possible et trois territoires dispersés à tous les vents. Bref, le territoire du Canada a beau s’élargir sans cesse, l’identité canadienne n’évolue pas d’un iota. Et les Canadiens ne se sentent toujours pas propriétaires de leur histoire. Pourront-ils au moins, un jour, se sentir propriétaires de leur avenir? * * * Amende honorable: contrairement à ce que j’ai laissé entendre dans ma chronique de mercredi dernier au sujet du silence ayant entouré l’annonce du décès d’Audrey Côté St-Onge, l’Université de Moncton, campus d’Edmundston, avait bel et bien émis un communiqué en bonne et due forme, de même que le Conseil provincial des sociétés culturelles. Mille regrets, mille excuses. morinrossignol@gmail.com
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