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Ukraine: retour au réalisme
Mise à jour le mardi 18 novembre 2008
Par: Gwynne Dyer
Associated Press: Sergiy Chuzavkov
L’indépendance de l’Ukraine est probablement plus en sécurité à l’intérieur de l’OTAN qu’à l’extérieur.

La bagarre de mardi dernier au Parlement ukrainien est un dénouement bien indigne à la crise politique que traverse le pays depuis deux mois. Mais quelque chose d’important a changé. Au lendemain de la Révolution orange en 2004, les nationalistes ukrainiens les plus fervents se sont imaginé que le pays pouvait rompre tous ses liens avec la Russie et devenir un État entièrement occidental. Aujourd’hui, le réalisme commence à reprendre le dessus.

S’il y a un thème qui compte dans la politique ukrainienne, c’est bien celui de la Russie. Est-elle une voisine amicale, proche de l’Ukraine dans sa langue, sa culture et son histoire, ou bien est-elle une menace permanente pour l’indépendance de l’Ukraine? La réponse que les gens donnent à cette question dépend en général de la langue qu’ils parlent chez eux: ukrainien ou russe (environ la moitié des citoyens ukrainiens parlent russe à la maison).

Les nationalistes les plus farouches le nieront et vous diront que la grande majorité des citoyens du pays parlent ukrainien, mais c’est plus un voeu pieux de leur part qu’une réalité. Vous le constaterez d’ailleurs aisément en vous promenant dans les rues de n’importe quelle grande ville ukrainienne (exception faite de Lviv située tout à l’ouest du pays). Des siècles de domination politique russe ont fait du russe la langue dominante de la culture urbaine presque partout en Ukraine. Dans l’est fortement industrialisé de l’Ukraine, même les Ukrainiens de souche parlent majoritairement russe.

Beaucoup - peut-être même la majorité des nationalistes ukrainiens - sont convaincus que l’Ukraine ne pourra sauvegarder son indépendance qu’en intégrant les grandes institutions occidentales. Depuis que l’ancienne élite d’ex-communistes s’est vue contrainte de quitter le pouvoir à la suite de la Révolution orange en 2004, le nouveau président Viktor Iouchtchenko, le meneur de cette révolution pacifique, se démène pour que l’Ukraine devienne membre de l’Union européenne et de l’OTAN. Mais tous les leaders de cette révolution n’ont pas sa vision des choses.

Ioulia Timochenko, avec ses fameuses tresses, est devenue presque aussi célèbre que Viktor Iouchtchenko au cours des événements de 2004, après lesquels elle est devenue première ministre. Par la suite, elle s’est brouillée avec Viktor Iouchtchenko, avant d’accéder à nouveau au poste de première ministre en décembre de l’année dernière. Si cette femme est incontestablement une nationaliste ukrainienne, elle est restée étrangement silencieuse lorsque le conflit entre la Géorgie et la Russie a éclaté en août.

Le président Viktor Iouchtchenko, aujourd’hui son plus féroce rival, a très clairement soutenu la Géorgie contre l’"invasion" russe et exhorté l’Union européenne et l’OTAN à accélérer sa réponse à la candidature ukrainienne. Cependant, l’Ukraine est profondément divisée sur ces questions. Environ la moitié de la population s’oppose à une adhésion à l’OTAN. Par ailleurs, aucune des deux organisations occidentales n’a répondu par un oui sans équivoque.

Ioulia Timochenko a également été peu loquace sur ce sujet. Puis, en septembre, son parti au Parlement a emboîté le pas au Parti des régions (prorusse) en votant pour la restriction des pouvoirs du président. Le président Iouchtchenko a considéré cette attitude comme de la traîtrise, sachant que le parti de Ioulia Timochenko et son propre groupe "Notre Ukraine" formaient une coalition au Parlement. Il a donc dissous ce dernier et a convoqué des élections législatives anticipées à la mi-septembre.

Ils sont un certain nombre en Ukraine à soupçonner Ioulia Timochenko d’avoir conclu un pacte secret avec les Russes, car elle projette de se présenter à l’élection présidentielle contre Viktor Iouchtchenko l’année prochaine. Leur théorie est qu’elle aurait promis de rester neutre sur la Géorgie et de ne pas encourager l’adhésion de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN en échange du soutien tacite de Moscou lors de l’élection présidentielle.

Ioulia Timochenko a eu entièrement raison de ne pas offrir un soutien automatique à la Géorgie, car ce sont les Géorgiens qui ont commencé la guerre. Elle a raison de ne pas encourager l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, parce que cela provoquerait la fureur de Moscou et scinderait l’Ukraine en deux. Ce qui n’exclut pas qu’elle ait effectivement conclu ce pacte secret avec les Russes. En fait, c’est tout à fait probable.

La position ouvertement antirusse du président Iouchtchenko déplaît beaucoup à Moscou, qui a été ravie par le vote de septembre visant à restreindre les pouvoirs présidentiels. Il n’aurait pas pu passer sans le soutien de Ioulia Timochenko et, pour beaucoup, c’est la preuve de l’existence du pacte. Elle se pose en Ukrainienne nationaliste non hostile à la Russie, ce qui pourrait suffire à lui faire gagner l’élection présidentielle l’année prochaine. En attendant, cela a déclenché deux mois de chaos politique en Ukraine.

S’alignant une fois encore sur le Parti des régions prorusse, elle a utilisé leur majorité conjointe au Parlement pour faire obstacle au décret du président Iouchtchenko sur la tenue de nouvelles élections parlementaires, en refusant simplement de voter le financement d’une élection. Entre-temps, la crise économique mondiale s’est abattue sur l’Ukraine, l’obligeant à demander un prêt d’urgence de 16,5 milliards $ au Fonds monétaire international.

Viktor Iouchtchenko s’est résigné au fait qu’il n’était pas en mesure d’imposer de nouvelles élections législatives avant l’année prochaine. Même l’an prochain, il pourrait ne pas y arriver. Et même s’il y arrivait, son parti perdrait probablement. En outre, il risque bien lui-même de perdre l’élection présidentielle qui aura lieu plus tard dans l’année.

C’est donc une victoire pour Ioulia Timochenko et pour Moscou. C’en est peut-être une pour l’Ukraine aussi, car les positions extrêmes, pro-occidentales et antirusses adoptées par le président Iouchtchenko n’étaient pas sages. Moscou ne semble pas nourrir l’ambition de reprendre le contrôle de l’Ukraine comme au temps des Tsars et du soviétisme. En revanche, il considérerait un gouvernement ukrainien membre de l’OTAN comme un ennemi de la Russie. L’indépendance de l’Ukraine est probablement plus en sécurité à l’intérieur de l’OTAN qu’à l’extérieur.

Chroniqueur

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