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Rendre grâce
Mise à jour le mercredi 15 octobre 2008
Par: Rino Morin Rossignol
Photo de L’AN/Mario Landry
Je rends grâce que les gens aillent voter. C’est déjà beaucoup.

J’ai passé la nuit de lundi, jour de l’Action de grâce, à me faire brasser dans une cabine de train entre Bathurst et Montréal. Non, non, ne vous méprenez pas: je n’étais pas en voyage de noces avec un Casanova d’occasion. Je revenais tout simplement du Salon du livre de la Péninsule, tenu à Shippagan, "là où passent les canards", et sans compter le cahin-caha, le train faisait un boucan de musiciens heavy métal.

Dans un tel environnement, dormir relève de l’exploit. Contemplant, horrifié, les quinze heures qu’il me faudrait égrener dans cette cambuse, et vu que c’était la nuit de l’Action de grâce, j’ai eu le réflexe de profiter de ce temps d’éveil pour remercier la vie de ses bontés à mon égard. On tient tellement les choses pour acquises qu’on en oublie parfois l’essentiel: être en vie, être aimé, aimer la vie.

J’ai repensé à la chaleur de l’accueil des bénévoles du Salon qui se faisaient fort de satisfaire tous nos petits besoins ou caprices d’invités et j’ai rendu grâce à la vie d’avoir placé sur mon chemin tant de bonnes personnes. Comme plusieurs autres écrivains, j’ai apprécié leur zèle et leur dévouement. C’est d’autant plus émouvant, que c’est bénévole. Pensons-y une minute: ces hommes et ces femmes pleins d’entrain s’activent à nous rendre la vie facile tout simplement par plaisir. N’est-ce pas là un geste, des gestes, merveilleux?

* * *

On fait tellement les choses par obligation de nos jours, on doit si souvent puiser dans notre réserve d’héroïsme et de stoïcisme pour faire face à la vie, qu’on en oublie parfois de faire certaines choses tout simplement parce qu’on aime les faire, pour le plaisir de les faire, pour le plaisir de rendre service, pour le plaisir de se sentir utile, pour le plaisir de vivre, quoi!

Cet état de plaisir trônait aussi chez deux amis des écrivains, Gastien et Ginette, qui recevaient tout ce beau monde dans leur très chaleureux "che-zeux". J’y ai bu de très bons vins - chu t’obligé vu que c’est obligatoire pour le coeur qu’i’ disent... - et j’y ai mangé de délicieux fruits de mer. Moins bons pour le coeur, d’accord, mais excellents pour le moral! Une boustifaille devant laquelle Gargantua lui-même aurait été ébaudi.

On y a même aperçu quelqu’un qui, au dire de l’hôtesse, mangeait ses crevettes "comme une comtesse". Non, mais! On ne nommera pas l’invité en question, d’autant plus que la rumeur va s’en charger! Pauvre comtesse...

* * *

J’ai pensé rendre grâce, aussi, pour la joie de certaines retrouvailles. Pour les écrivains, notamment, les salons du livre sont des moments privilégiés pour retrouver des amis, et pour rencontrer des lecteurs zé lectrices, et des écrivains aussi, et pour enclencher parfois de nouvelles amitiés appelées à défier le temps dans la durée. Bisous, Françoise.

Écrire est un acte solitaire. L’écrivain est seul devant sa feuille blanche ou son écran vide. Il est seul devant sa pensée, ses émotions, ses mots. Seul avec ses trouvailles, ses doutes, ses erreurs, ses questions sans réponses et ses réponses sans questions.

Certes, il peut chérir cette solitude, mais généralement, il aime aussi le contact avec l’autre, celui ou celle qui reçoit ses mots, ses émotions, sa pensée. Espérons-le, du moins, qu’il aime ça, car dans les salons du livre, la solitude est une notion qui prend le bord facilement!

* * *

Campagne électorale oblige, et tandis que Via Rail continuait à me pitcher d’un bord à l’autre de ma cabine, j’ai pensé rendre grâce aussi à la vie de m’avoir fait naître dans un pays souverain, libre, démocratique, un pays où la politique est une affaire de conscience collective et non la chasse gardée d’une élite en mal de despotisme. Bref: j’avais hâte en clime d’aller voter.

Si écrire est un geste solitaire, voter est un geste éminemment public. Accompli devant les autres, pour soi, certes, et pour les autres également, c’est LE geste par excellence qui nous lie tous et toutes (du moins ceux et celles qui votent) à la communauté environnante et au pays tout entier.

C’est à cause d’un geste collectif posé dans des isoloirs que le Canada a mari usque ad mare est un tout, un ensemble. Idem pour le Nouveau-Brunswick, ou le Québec. Ou les États de l’Oncle Sam, ou les contrées d’Europe. Le vote individuel est le moteur du pouvoir collectif. Ne pas le savoir, ou l’ignorer volontairement, ou le bouder, ou ne pas s’en prévaloir, c’est contribuer à affaiblir la démocratie qui nous assure que personne n’usurpera notre place au soleil.

* * *

Évidemment, comme je suis tout occupé à rendre grâce, ce matin, je ne montrerai personne du doigt. De toute façon, quoi que j’en dise, ce n’est pas de mes affaires si les gens ne vont pas voter. Comme, aussi, ce n’est pas de mes affaires pour qui les gens votent, même ceux qui ne votent pas comme moi, et je me retiendrai donc de commenter l’inutilité apparente (pour moi) de leurs choix légitimes...

Je rends grâce que les gens aillent voter. C’est déjà beaucoup.

Et hier, j’ai rendu grâce aussi pour la belle journée de l’été des indiens qu’on a eue. Quand je suis allé voter, le ciel était bleu, bleu, bleu.

Tellement bleu que je me suis dit que certains pourraient prendre ça pour un signe et voter conservateur en rendant grâce au ciel pour ce clin d’oeil complice. Mais on ne les nommera pas, on ne les montrera pas du doigt, pas plus que la comtesse aux crevettes. Y a des trucs qu’il vaut mieux laisser mourir au feuilleton.

Quant à moi, j’aurais bien aimé vous dire si j’ai gagné ou perdu mes élections, mais c’est malheureusement déjà la fin de la chronique. Zut!

Commentaires : morinrossignol@gmail.com

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