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De la fantaisie au réalisme
Mise à jour le samedi 11 octobre 2008
Par: Lonergan, David
Le théâtre pour la jeunesse de Jules Boudreau, tout en étant intéressant, n'a pas la force de son théâtre pour adultes. Il faut dire que le genre est particulièrement difficile et que son écriture a beaucoup changé ces dernières années.

Trois pièces pour enfants figurent dans Théâtre, qui regroupe huit pièces de Jules Boudreau, publié aux Éditions La Grande Marée: Mon prince charmant, Des amis pas pareils et Images de notre enfance.

Écrite au début des années 1980 pour les jeunes membres du Théâtre de la Dune de Maisonnette qu'avait fondé et qu'animait Boudreau, Mon prince charmant est une fantaisie qui s'amuse à entremêler différents contes de fées. Les deux fées, la bonne mais maladroite Urgande et la méchante mais gentille Mélusine, se préparent à l'arrivée du Prince Charmant qui devra embrasser Aurore, la Belle au bois dormant, mettant ainsi fin au sort jeté il y a 100 ans par Mélusine, et réveillant du même coup le Roi et la Reine.

Le Prince arrive, fait ce qu'il doit et épouse Aurore. Un an plus tard, Aurore donne naissance à un petit garçon. Le Prince décide de faire une fête. Lors du bal arrive Cendrillon, une belle et pauvre gueuse transformée par Urgande, que courtise le Prince. Elle part comme prévu, on retrouve son soulier, courtoisie de Mélusine, et on la retrace. Le Prince veut divorcer d'Aurore et part pour deux semaines en donnant une fausse raison, car, en réa-lité, c'est pour rejoindre Cendrillon.

Durant toutes ces actions, la barbe du Prince devient bleue. Aurore profite de son absence pour visiter la chambre interdite (nous sommes alors dans le conte de Barbe-bleue) et découvre avec horreur ce qu'elle recèle.

On appelle alors un psychiatre pour tenter de guérir le Prince. Celui-ci avoue qu'il est en réalité le Petit Poucet et le psychiatre de conclure que l'air des contes de fées ne convient ni au Prince ni aux autres, ce qui met fin au pouvoir des deux fées, puisque plus personne n'y croit.

Bien écrite dans une langue qui fait appel à certaines expressions populaires, bourrée d'anachronismes, drôle et légèrement satirique, Mon prince charmant pourrait être remontée avec succès par une troupe communautaire plus que par une compagnie professionnelle.

Les deux autres pièces posent davantage de pro-blèmes, plus à cause de leurs intrigues et de leur forme que de leurs thèmes.

Écrite à partir d'un conte imaginé par sa soeur Jeannine, la comédienne trop tôt disparue, créée par le Théâtre populaire d'Acadie (TPA) en 1991, Des amis pas pareils pose le problème de l'acceptation de la différence. À l'aide de costumes et d'une marionnette, un vieux scout et deux jeunes scouts entreprennent d'illustrer le thème aux enfants qui assistent à la représentation. Pour les aider, ils demanderont la participation des enfants, participation réduite à de la figuration ou à des réponses fort évidentes. Cette forme de théâtre, largement exploitée durant les années 1970, a considérablement vieilli. Le conte raconte le problème qu'ont un lièvre affublé d'une queue de renard, un écureuil à la queue de castor, un renard à la queue d'écureuil et un castor à la queue de lièvre. Les quatre sont rejetés par leur espèce. Pour que les choses rede-viennent normales, il leur faudra développer une solidarité réelle. Bien sûr, tout finit bien, le renard devenant même végétarien. Pourquoi pas? L'intrigue est mince, la forme fragile et si l'ensemble est cohérent, on ne peut pas dire que l'oeuvre apporte quelque chose de nouveau.

Plus ambitieuse est Images de notre enfance, créée par le TPA en 1985. Anne revit certains événements de son enfance qui seront l'objet des scènes de la pièce. Ces scènes sont parfois liées à la vie quoti-dienne - jouer à la "lippe", à la messe -, parfois un rappel d'un événement particulier comme le départ de l'oncle David pour la guerre de Corée parce que c'est son seul moyen d'échapper à la pauvreté.

Comme l'action se passe au début des années 1950, l'évocation des jeux et des intérêts illustre l'écart entre vivre à cette époque et vivre "aujourd'hui". Ainsi quand on joue à la messe, on utilise un latin inventé, et quand on échange des bouteilles pour des bonbons à une cenne, on a beaucoup de bonbons. À cela s'ajoutent la vache que l'on détache et qui s'enfuit, les cadeaux de Noël qui illustrent ce que recevaient trois enfants de milieux différents (de pauvre à riche). Ce sont ces scènes qui témoignent de la façon dont on vivait qui sont les plus fortes. Le dernier monologue nous donne l'impression qu'Anne a revu son enfance à l'instant de sa mort, ce qui ajoute une touche dramatique à la pièce.

Le projet d'écriture semble dépasser son résultat. Peut-être les 20 années qui se sont écoulées depuis sa création ont fait vieillir le texte, peut-être faudrait-il renforcer l'évocation d'un passé porteur d'actions et de valeurs bien différentes de celles d'aujourd'hui. Mais d'entendre des enfants jouer à la messe en imitant le latin du curé est saisissant et j'avoue que j'aimerais bien voir la réaction des enfants de 2008 qui regardent une telle scène.

L'édition du théâtre de Jules Boudreau pose tout le problème du répertoire: il est tout de même curieux de remarquer que la reprise de pièces du répertoire acadien est rarissime. Le TPA l'a fait deux fois depuis 1994: avec Le Djibou de Laval Goupil et Évangéline Deusse d'Antonine Maillet. L'Escaouette une fois avec Cap Enragé d'Herménégilde Chiasson. Or, si l'édition du théâtre de Boudreau donne accès à ses textes, ceux-ci ne vivront réellement que lorsqu'ils seront joués. En attendant, demeure le plaisir de les lire.

lonergan@nbnet.nb.ca

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